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La seconde vie de Chris Marker
Si vous êtes fidèles (et attentifs) à Laterna Magica, vous savez à quel point Chris Marker nous fascine et donc nous intéresse. L'homme et rare mais Les Inrocks ont réussi une petite prouesse intellectuelo-technologique en partant à la rencontre de Marker dans l'univers virtuel de Second Life. Alors une fois n'est pas coutume, et parce que les réponses de Marker sont diablement intéressantes, voire éclairantes, voici le copié-collé de l'entretien-virtuel réalisé par Serge Kaganski et Julien Gester avec Marker :
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La seconde vie de Chris Marker (Interview)
Rare dans les médias, l'artiste nous a accordé un passionnant entretien qui s'est déroulé dans l'univers de Second Life où il tient une expo dont nous vous offrons une visite virtuelle, en vidéo.
Visitez en vidéo l'exposition de Chris Marker sur Second Life, A Farewell to Movies. Chris Marker est l’un des grands artistes du cinéma des cinquante dernières années, même s’il récuse ce genre de terminologie, trop grandiloquente à ses yeux, et préfère se définir comme artisan bricoleur. Il est aussi un personnage public secret, toujours abrité derrière son pseudonyme, rarement présent dans les médias. Ses films n’ont jamais rencontré ce que l’on appelle “le grand public” mais sont célèbres dans le monde entier. Son bricolage le plus fameux, La Jetée (1962), a enfanté un remake de Terry Gilliam (L'Armée des 12 singes) et un bar du même nom à Tokyo, fréquenté par tous les cinéphiles de passage. A ses débuts, il faisait partie d’une bande où l’on retrouvait Resnais, Demy, Varda, Franju, puis il s’en est détaché pour accomplir une œuvre solitaire, attentive aux grands mouvements du monde et de l’histoire, formulant des hypothèses futures, fondée principalement sur l’art du montage, poreuse à toutes les avancées technologiques, inventant ses propres enjeux formels à l’écart de toute école. Ses engagements politiques forts ont toujours fait une place au doute, parfois à une forme d’humour, à l’exemple de son chat Guillaume, félin stylisé qui prolifère depuis quelques années dans ses divers travaux. En déplaçant son “engagement” sur le terrain d’une poétique de la mélancolie et d’une inventivité permanente, il a su donner une forme ultrasingulière et percutante à l’histoire et à la politique, transformant pour le meilleur le cinéma militant – et le cinéma tout court. Il faut voir tous ses films, pour voir l’histoire et le cinéma autrement.
Il faut lui parler aussi, recueillir la parole de ce sage aujourd’hui âgé de 87 ans. Mais ce n’est pas facile, parce que l’homme esquive depuis toujours les interviews et n’a pas le goût des apparitions médiatiques. Alors que son dernier entretien accordé à un journal français datait de plusieurs années, il nous a proposé l’idée d’une rencontre dont les modalités s’accorderaient autant à son choix de la discrétion qu’à ses préoccupations de toujours. Cette rencontre s’est déroulée dans l’univers virtuel de Second Life, où Chris Marker se fait appeler Sergei Murasaki (et nous Iggy Atlas). Il y dispose d’une île qu’il a appelée Ouvroir en référence à l’Oulipo, l’Ouvroir de littérature potentielle, et d’une délocalisation par des artistes viennois de son actuelle exposition de photographies, A Farewell to Movies (jusqu’au 29 juin au musée du Design de Zurich). Réalisé par claviers et écrans interposés, cet entretien appelait une vitesse inhabituelle, sans doute inédite, une allure qui fera peut-être paraître certaines réponses un peu courtes, mais qui produit le plus souvent la cristallisation presque instantanée d’une pensée infiniment alerte et malicieuse. “Il faudrait raser la Sorbonne et mettre Chris Marker à la place”, disait Henri Michaux. Entretien [6:04] Iggy Atlas – Pourquoi le choix d’un entretien sur SL (Second Life) plutôt qu’en RL (real life) ?
[6:12] Iggy Atlas – Cette île, les objets qui s’y trouvent, le musée… En êtes-vous le créateur et propriétaire ?
[6:32] Iggy Atlas – L’expo délocalisée sur SL s’intitule Farewell to the Movies, “L’Adieu aux films”. Comment interpréter cet adieu ?
[7:01] Iggy Atlas – Vous disiez que vous retrouviez dans SL L’Invention de Morel, que retrouvez-vous de vos films dans Second Life ?
[7:14] Iggy Atlas – Quel spectateur de cinéma êtes-vous aujourd’hui ?
Julien Gester et Serge Kaganski Interview avec William Karel, réalisateur d'Opération Lune et Poison d'avril.
Laterna Magica : William Karel, sur quoi travaillez-vous actuellement ? William Karel : En ce moment, je suis en train de finir le montage d’un film mi-fiction, mi-documentaire, que j’ai tourné pendant un an aux Etats-Unis avec des comédiens américains comme Kirk Douglas, Cyd Charisse ou Ben Gazzara… … sur quel sujet ? Ca tourne autour du milieu du cinéma. Ca part d’un fait réel, le meurtre d’une actrice qui a eu lieu au début des années 40. Soixante ans après, on retrouve des documents. Le flic qui avait 25 ans au moment ou l’enquête n’avait pas aboutit, réouvre l’enquête et essaye de comprendre ce qui s’est passé. Est-ce que ça a quelque chose à voir avec "Le Dahlia Noir" de James Ellroy ? Non mais on me l’a déjà demandé (rires). C’est pareil, soixante ans après ils réouvrent l’enquête ?
Non non, l’histoire se déroule pendant les années 40… Sinon, présenté comme ça, le film semble avoir des raisonnances avec votre documentaire "Hollywood". Est-ce que c’est le cas ? Oui bien sûr… Hollywood était aussi faux que Opération Lune. Enfin… toute une partie. Je racontais des trucs aberrants et on était surpris que les gens y croient. Il y avait des faux témoignages dans le film. On avait vu une histoire comme quoi les enfants américains détestaient manger les fruits frais parce qu’ils préféraient de loin les trucs en boîte, qui avaient meilleurs goûts. On avait raconté dans le film qu’ils avaient inventé un produit à Los Angeles, ou ils mettaient quelques gouttes d’une substance qui donnait un goût de fer blanc à une salade de fruits frais, pour que les enfants s’habituent et mangent… Arte m’a envoyé une pile de lettres de gens en France qui demandaient comment trouver ce produit en France pour leurs enfants ! Plus on raconte n’importe quoi et plus les gens y croient… En France, les cinéastes éprouvent des difficultés à réagir rapidement à l’actualité politique et on a peu de films sur nos présidents, même s’il y a sans doute beaucoup de choses à dire… A quoi cela est du selon vous ? Je ne pense pas que ça vienne des cinéastes. Ce doit être les chaînes qui sont frileuses. Arte était un peu moins frileuse et a accepté le projet Poison d’avril, mais ce sont les chaînes qui… Par exemple, si aujourd’hui vous proposez un documentaire sur Sarkozy, vous ne trouverez aucune chaîne. Y compris, et j’ai des amis qui les ont sollicités, Canal ou d’autres chaînes qui ne sont pas nationales comme France 2 ou France 3. Il y a une impossibilité. Il y a un autre point, et c’est pour cela que pendant cinq ans je n’ai fait que des documentaires aux Etats-Unis, c’est que les américains parlent, contrairement aux Français. J’ai des amis qui essayent d’en faire sur la guerre d’Algérie, même sur Dien Bien Phû ! J’ai un ami, Patrick Jeudy, qui est allé retrouvez des responsables, cinquante ans après. Ils ne racontent rien… Comme ils espèrent toujours… En France, un homme politique se dit toujours qu’il pourra finir au Conseil constitutionnel ou au Sénat, tandis qu’aux Etats-Unis, les hommes politiques finissent par rentrer dans le privé et ne reviennent plus. Ils parlent donc beaucoup plus facilement. C’est très facile de faire des films là bas.
En parlant de présidents, vous vous êtes déjà intéressé à Giscard ("VGE, le théâtre du pouvoir"), à Mitterrand ("Un Mensonge d’Etat"). A quand Chirac et Sarkozy ? Sarkozy, j’aurais adoré. Chirac, dans Poison d’avril, il en est beaucoup question. Sarkozy j’adorerais le faire… mais comme j’ai dit beaucoup de mal de lui dans des entretiens, j’ai peu d’espoir. Mais c’est un personnage intéressant. J’aurais même pu faire un film sur Carla Bruni (sourire). Actuellement, vous êtes à l’affiche via le film de Philippe Faucon, "Dans la vie"… … comme scénariste oui. Ma fille joue dedans d’ailleurs. Elle est la femme du personnage joué par Philippe Faucon.
Pouvez-vous parler de votre collaboration avec lui ? C’est le cinquième film. Disons que je suis un réalisateur de fiction frustré. Si je pouvais, je ne ferais que des fictions mais on ne m’a pas laissé en faire pendant des années jusqu’à Poison d’Avril. Et donc avec Faucon, j’ai écris des scénarios… mais j’en écris tout le temps. Dès que j’ai un moment, j’en écris un, j’adore ça. C’est une collaboration privilégiée avec lui ? Oui, je le connais depuis longtemps et on a l’habitude de travailler ensemble. Mais il garde toujours très peu de ce que j’écris (rires). Mais justement, est-ce que vous vous déciderez a garder vos scénarii pour vous et à passer à la fiction ? Normalement bientôt. Celui que je suis en train de finir, avec Kirk Douglas et Ben Gazzara, passera début juin sur Canal +. Après je dois faire pour France 2 une fiction, mais une fiction disons politique… … dans le style de "Poison d’avril" ? Non, c’est un huis clos. France 2 a eu du courage d’accepter ce projet, mais pas parce que le projet est dérangeant… Vous savez, c’est en 1981, avant l’élection de François Mitterrand, il y a eu un dîner organisé par Edith Cresson. Ils ont commencé à dîner à 9 heures chez Edith Cresson et ça a duré deux heures. Le but, c’était comment abattre Giscard et faire gagner Mitterrand. On a rencontré Giscard et fait 50 heures d’entretien pour savoir comment ça c’était passé, parce que Mitterrand, avec perfidie, avant de mourir, a appelé Giscard et lui a raconter les détails du dîner, et comment Chirac avait assassiné Giscard. Pour le film, j’ai rencontré Edith Cresson, ainsi que la femme qui servait à table etc. Ils étaient cinq au dîner. Le film commence à 21h et finit à 22h30…
… En temps réel ? En temps réel et à deux personnages parce qu’ils ont dîné sans aborder le sujet et vers 21 heures, ils ont pris leurs desserts et sont allés dans le salon. Le film commence avec un générique pendant le dîner où ils disent n’importe quoi et après ils se retirent pour discuter. L’idée est donc de mettre deux personnages dans un huis clos et en temps réel. Ce qui est important c’est l’écriture mais surtout que ce soit bien joué. Mais on a pas encore débuté le casting. Il faut que les acteurs soient crédibles, qu’ils soient aussi bon qu’Helen Mirren dans The Queen… France 2 a pensé à Michel Bouquet (NDLR : il a déjà joué le personnage de Mitterrand dans le film de Guédiguian Le Promeneur du Champs de Mars), mais en 1981, Mitterrand n’avait qu’une soixantaine d’années. Enfin, on a encore le temps, c’est pour le début de l’année prochaine. Et dans le cas ou ça ne se ferait pas, j’écris un film d’après un livre américain de Gérald Shapiro qui s’appelle Les Mauvais Juifs. On a acheté les droits. C’est une comédie autour du cancer et des soins palliatifs en phases terminale. C’est un livre très drôle mais je ne sais pas comment ça passera à l’écran. Par exemple, ma fille, à qui je l’ai fait lire, l’a jeté en disant qu’on ne peut pas plaisanter avec ce genre de sujet… « On peut rire de tout mais pas avec tout le monde » ... Exactement. Lui était le premier, Desproges, à rigoler de ça. Tous ses sketchs « j’ai pas le cancer » et son communiqué ou il disait « Pierre Desproges est mort ». C’est fort de rigoler jusqu'à la fin Vous avez beaucoup travaillé sur les questions géopolitiques, notamment avec "CIA : Guerres secrètes" ou "Le Monde selon Bush". Actuellement, le débat en France porte sur l’envoi d’un contingent supplémentaire de soldats français en Afghanistan. Quel est votre point de vue sur cette question ? Je ne suis pas spécialiste en politique mais je pense que c’est d’une bêtise totale, une aberration complète. Je ne comprend pas du tout cette manie, alors que Bush est en fin de parcours, de se raccrocher à lui et lui donner une certaine crédibilité. Je trouve ça effarant.
Votre canular "Opération Lune" a particulièrement bien fonctionné. Et a en croire les déclarations de Marion Cotillard exhumées par Marianne, ça a bien marché sur elle aussi… … Oui oui, elle n’a pas cité le film mais il y en a pas eu beaucoup pour dire ça (rires) Moi, ce qui m’a fasciné dans ce film, c’est que vous ayez réussi à convaincre Donald Rumsfeld d’apporter sa caution au sujet. Comment avez-vous procédé ? Il n’a jamais apporté sa caution. Les cinq conseillers de Nixon, je les ai rencontrés un an avant pour faire un film sur le Watergate et on a fait une heure et demie d’entretien avec chacun des cinq conseillers. Quand on a décidé de faire ce faux documentaire, pour le rendre crédible, on a fait des transcriptions de tous ces entretiens et on a choisi des petits bouts chez chacun pour les mettre bout à bout et faire croire qu’ils parlaient de ça. Ils ne parlent pas une seconde dans le film de la Lune mais il y a un faux témoins au milieu, qui est la secrétaire de Nixon, et qui est la seule à parler de la Lune. Elle permet de faire les liens. Les autres donc n’en parlent pas, ils n’étaient pas au courant.
Après le poisson d’avril, "Poison d’avril". "Opération Lune" et "Poison d’avril" ont justement ça en commun : l’idée du pouvoir de l’image sur les spectateurs les plus crédules... Ce n’était pas un jeu Poison d’avril. Il y a eu tellement de livres après l’élection certifiant que c’était ce qui avait fait basculer l’élection, cette folie vous vous souvenez… Mais c’est un point de vue partiel voire partial par rapport à l’explication de l’échec de Jospin. C’est plus une thèse… … sur le fait qu’entre le vendredi et le dimanche, le cours des élections a basculé ? Plus ou moins. Tout le monde pensait que Jospin allait arriver. Si vous lisez le journal de Sylviane Jospin, qui a eu l’honnêteté de le publier tel qu’elle l’a écrit, à cinq heures de l’après-midi le dimanche, elle écrit que Lionel est a l’arrière de la voiture et il écrit son discours de remerciement aux français de l’avoir choisi… Il y avait des indices. Je me souviens d’un documentaire de Canal + ou John-Paul Lepers pose à Jospin la question de son élimination, et il rit… Oui. Je l’ai gardé dans le film d’ailleurs cet extrait. Lepers lui demande s’il y a une chance et Jospin dit « je ne réponds pas aux questions fantaisistes ». J’ai enlevé un autre extrait avec Martine Aubry, le samedi matin, lors de la conférence de presse. On lui demande si Jospin peut ne pas être qualifié et elle répond en demandant s’il n’y a pas d’autres questions. Ils ont vraiment été aveuglés.
Tous vos films ou presque évoquent un complot. Quel recul avez vous par rapport à ça ? J’adore ça la théorie du complot. Ca nourrit toutes mes insomnies (rires). Sur Kennedy, bon je ne vais pas refaire un autre film, mais il y a des gens que j’ai rencontrés il y a dix ans comme Robert Berg qui est toujours à la CIA. Il fouille tout le temps lui aussi. Il est obsédé. Il m’envoie des documents sur l’assassinat de Kennedy. Il vient de m’envoyer une piste qui semble la plus sérieuse, ou se seraient trois français partis de France qui auraient tués Kennedy. Trois qui auraient été payés 1 millions de dollars et l’un se trouverait à Marseille. C’est vraiment une piste sérieuse ? Celle là ? Très. Parce qu’en même temps, ca apparaîtrait quasiment au moment ou la France est dénigrée et montrée du doigt par les américains... Ce n’est pas pour dénigrer. Lui rassemble les documents et fait son enquête. Mais depuis le temps que Kennedy a été assassiné, cette piste française a t’elle ne serait-ce qu’été murmuré par quiconque ? Non, mais comme tous les dix ans ils ouvrent une partie des archives de la CIA, et que lui travaille là-bas, il me dit sur quoi il est tombé. Sur le film que j’ai fait sur la CIA, a propos de l’assassinat de Kennedy, on le voit (Robert Berg), tomber sur des trucs somptueux, des dossiers préservés dans des boîtes en acier. Pour les sortir, il fallait une note signée par le président des Etats-Unis. Il a perdu son poste parce qu’il a tenté d’imiter la signature et les documents ont été déclarés perdus. Il est aussi fou que moi dans le complot ! Il y a cinquante théories sur l’assassinat de Kennedy, la seule que tout le monde confirme, c’est que ce n’est pas Oswald qui l'a tué.
"Le Monde selon Bush" me paraît beaucoup plus honnête que le travail de Michael Moore sur le même sujet. Est-ce que vous, les américains vous connaissent ? Le public je ne sais pas mais les hommes politiques oui. Je suis resté cinq ans aux Etats-Unis et j’ai fait neuf films. A l’ambassade à Paris ils me connaissent. Je ne fait pas de propagande pour les Etats-Unis. Années après années, alors que je critique très durement les Etats-Unis, à l’ambassade ils continuent de m’aider si je cherche un témoin dont je n’ai pas la trace. C’est ça qui est étonnant. Quand je travaillais sur Le Monde selon Bush, a un moment il y a des documents qui sont sortit aux Etats-Unis sur le grand-père Bush, le père du premier président Bush. Après cinquante ans, les documents ont été mis a disposition du public, et on s’est rendu compte qu’il collaborait avec les nazis. Je trouvais que c’était une information extrêmement intéressante et je cherchais des photos ou des bouts de films pour voir la tête qu’il avait. Il y en avait nulle part. Un des types avec qui je travaillais m’a dit « mais aux Etats-Unis, ce n’est pas comme en France. Appelez la famille Bush, ils vont vous donner ce que vous cherchez ». J’ai téléphoné en étant extrêmement gêné. Ils savaient très bien que si je demandais des photos du grand-père c’était parce que la semaine précédente dans Time, ils avaient raconté toute l’histoire… Le lendemain, ils me donnaient tout ce qu’ils avaient. Du coup, vous vous dites que votre rôle est totalement inutile et qu’ils s’en foutent complètement… Justement, c’est ce qui m’amenait à vous posez cette question. Michael Moore a un succès mondial, ses films sont vus, mais est-ce que finalement l’impact que ces films ont va plus loin que le simple titillement de la conscience des spectateurs ? En tout cas lui est rentré en dépression après la réélection de Bush. Tout le monde pariait, et moi aussi d’ailleurs, que jamais les américains seraient assez débiles pour voter une deuxième fois pour Bush. Il paraît qu’il s’est enfermé pendant trois semaines, tellement le choc était fort pour lui.
Nous sommes ici à Vesoul dans une région qui à travers le mouvement Medvedkine ou le conflit social chez Lip, a joué un rôle important par rapport aux contestations de 68. La question a peut-être valeur de sujet de thèse et a nourrit de nombreux ouvrages. Alors que l'on célèbre ses quarante ans, un nouveau Mai-68 est-il possible aujourd’hui selon vous ? Je suis toujours naïf et je dirais oui. Je pense qu’il y a tous les prémices. Je pense que les gens ne supporterons pas…. Bon je ne suis arrivé en France qu’en 1981. Je n’ai même pas la nationalité française, j'ai la nationalité suisse et israélienne… mais je sais que les français sont comme ça, somnolant de temps en temps, mais ils se réveillent…. Je m’embarque toujours dans des paris stupides, mais je ne sais même pas si Sarkozy finira les quatres années qu’il reste de son mandat. Les gens ne supporterons pas… Il fera une erreur monstrueuse, ça va lui échapper. J’espère que ça ne concernera pas la force nucléaire mais je pense que c’est comme un gamin, qui est arrivé jusqu’ici, qui a eu un jouet. Il prend ses décisions tout seul, il ne consulte personne. C’est un fou, un danger public. Par rapport aux groupes Medvedkine, un des membres était Chris Marker. Lui c’est plus les ouvriers, les conflits sociaux et vous la géopolitique, le pouvoir… mais est-ce que Chris Marker a pu être à un moment donné une inspiration pour vous ? Non. J’aurais voulu. Vraiment, j’admire tout ce qu’il fait. Si je cherchais des filiations, ce serait Brian Lapping par exemple, qui travaille à la BBC… Moi je ne fais pas de documentaires au sens classique, c’est plus du journalisme d’investigation. Une fois que je décide de traiter un sujet, je commence déjà à rechercher pendant dès mois qui est encore vivant et qui a quelque chose à raconter. Surtout pas un historien ou un journaliste, mais des témoins qui parlent à la première personne. Je les cherche, j’essaye de les convaincre de me raconter ce qu’ils savent, et je vais m’asseoir en face d’eux. Le forme du film n’a aucun intérêt. A la limite si je pouvais faire comme Jérôme Prieur, celui qui a fait Corpus Christi… Il fait parfois des films de quatre heures avec uniquement des entretiens, et aucune archive etc. Il n’y a que les entretiens qui l’intéresse. C’est presque une corvée de donner une forme agréable au film. Certains critiques disent que c’est comme de la radio filmée. C’est vrai mais j’aime bien. Rien ne remplace un témoin direct je pense. Pour revenir à Kennedy, dans le film que j’ai fait, j’avais retrouvé le sous-directeur de la CIA. Bob Kennedy était persuadé que c’était la CIA qui avait descendu son frère. Lui m’a raconté que le lendemain de l’assassinat, Bob Kennedy est arrivé en fracassant la porte de son bureau et a demandé « pourquoi vous avez descendu mon frère ? ». Raconté par un historien ou un journaliste, ça n’a aucun intérêt. Raconté par celui qui était assis dans le bureau…
Propos recueillis par Benoît Thevenin à Vesoul, le 3 avril 2008.
Pour en savoir plus : Mots clés Technorati : William Karel Interview avec Philippe Claudel, réalisateur de "Il y a longtemps que je t'aime"
Laterna Magica : Vous avez écris plusieurs romans avant votre premier film. La réalisation est-elle quelque chose qui vous a toujours attiré ? Philippe Claudel : Oui, c'est même quelque chose qui remonte à loin. Mes premiers essais, c'était lorsque j'étais étudiant à Nancy dans les années 80. Il commençait alors à se mettre en place un département cinéma qui est ensuite devenu, bien plus tard, l'IECA (Institut Européen du Cinéma et de l'Audiovisuel, école rattachée à la faculté des lettres de Nancy). On était tout un groupe à bidouiller des courts-métrages avec les moyens du bord. Et déjà à cette époque, il y avait chez moi un désir de faire des longs. J'avais écrit un ou deux scénarios de longs-métrages mais que je n'avais jamais réussi à montrer. Je ne connaissais pas grand monde dans le cinéma professionnel. Je faisais un peu ce que vous faites là mais dans le cadre d'une radio libre. J'avais comme ça quelque contacts avec des metteurs en scène ou des comédiens mais ça n'allait pas plus loin. J'ai laissé ça de côté pendant assez longtemps, pour plus me concentrer sur mes romans. Il y a une dizaine d'année, quand j'ai commencé à publier, le cinéma est revenu vers moi par la personne d'Yves Angelo qui m'avait demandé de travailler avec lui. C'est finalement grâce à Yves que je suis revenu dans le milieu, en tant que scénariste. J'ai rencontré beaucoup de producteurs, de techniciens et, au fil des années, le désir de maîtriser complètement un film s'est accentué. Et là, il se trouve que j'avais le scénario qui me passionnait et que je n'avais envie de le redonner à personne. Et j'ai eu la chance de rencontrer des producteurs qui ont voulu le faire.
L'histoire de "Il y a longtemps que je t'aime" se déroule à Nancy et le film est parsemé de clins d'oeil à la région. Etait-il important pour vous de rester fidèle à vos racines. Aussi, qu'elle est la part personnelle que vous avez mis dans ce film ? Il était très important que ça se passe en province. Très franchement, si la région Lorraine et la ville de Nancy n'avait pas pu nous aider... La région Lorraine a donné une enveloppe. Ils ont développé un secteur partenariat cinéma depuis Les Âmes grises (NDLR, de Yves Angelo, d'après le roman de Philippe Claudel) et là ils ont consacré leurs subventions de l'année passée à ce film. Ils ont aussi créé un bureau des tournages. C'est donc une région qui s'ouvre de plus en plus au cinéma. S'il n'y avait pas eu ça, et la ville de Nancy qui nous a beaucoup aidé en nous prêtant une maison, qui nous a beaucoup facilité la vie pour le tournage dans la ville, et si une autre région avait été preneuse... Voila, on le faisait dans une autre ville. Ce qui était important, c'était que cela se passe en province, parce que c'est typiquement pour moi une vie de province, des relations de provinces.
Dites-moi si je me trompe mais il me semble que vous éprouvez une attirance pour l'asie, et qui serait symbolisée dans le film par le personnage l'enfant adoptée par Léa (Elsa Zylberstein) ? Oui oui c'est vrai. Moi même j'ai adopté. Ma fille est née au Viêt Nam. Il y a des échos personnels. C'est à la fois une région du monde que je connais bien et qui m'a beaucoup apporté, mais c'est aussi un thème assez personnel l'adoption. Le titre du film pourrait être celui d'une comédie romantique mais induit en fait l'idée principale du film qui est la suite de la contine A la Clairefontaine (NDLR "Jamais je ne t'oublierai"). Tout le film me parait construit sur ce principe. Il y a d'abord ce que l'on voit en surface, puis ce qui apparaît peu à peu lorsque l'on gratte. Oui et c'est ce que je fais aussi dans mes romans. J'aime beaucoup solliciter l'intelligence du lecteur, ou du spectateur. Il y a des films ou des romans que je n'aime pas trop car ils me laissent trop en dehors, tout m'est expliqué, tout m'est dit et je n'ai pas a réfléchir puisque tout est là. Ce qui m'intéressait, c'était de fonctionner de manière plus impressionniste, d'arrêter des scènes avant que l'on en sache trop, avant qu'un sentiment, une émotion, ne soit développée, de façon à ce que le spectateur puisse continuer seul le chemin. Donner des signes, des indices, des morceaux de sens, mais au spectateur ensuite de compléter. Toute l'émotion est d'ailleurs contenue jusqu'à... ... sauf à la fin ou elle explose. C'est une scène d'accouchement. Ce personnage qui a été longtemps enclos, soudain se libère et sort tout ce qu'elle a. Là, il n'était pas question de la brider l'émotion. Au contraire, il fallait qu'elle jaillisse violemment. Mais autrement, sur tout le film effectivement, on avance prudemment jusqu'à ce moment.
La thématique de l'enfermement est récurrente dans votre oeuvre littéraire et dans ce film. Pour moi elle est d'abord liée à l'idée d'ouverture sur le monde. Quel est votre point de vue à ce propos ? Oui c'est ça. C'est un film qui essaye d'inspecter cette thématique de l'enfermement, de l'exclusion aussi, et également, ce qui va de paire, pour ce qui provoque l'exlusion, du regard que les autres peuvent avoir sur quelqu'un. Un regard qui souvent condamne assez vite. Je me suis aperçu finalement que le personnage de Juliette (Kristin Scott-Thomas) était assez proche du personnage de Brodeck dans mon dernier roman, assez proche aussi de l'un des personnage de La Petite fille de Monsieur Linh, c'est à dire des personnages qui reviennent de quelque part, qui sont loin d'un milieu dans lequel ils ont vécu longtemps, et qui essayent de trouver une place au sein d'une communauté. Cette communauté, la plupart du temps les rejette. Il se trouve que là, le film est beaucoup plus optimiste que les romans. Ce qui m'intéressait justement c'était de voir comment les liens pouvaient se recréer, et comment les autres arrivaient à briser l'enfermement et à faire revenir malgré elle, la personne dans la communauté. Il y a beaucoup plus d'espoir dans ce film que dans les livres que j'ai écris. Les sujets de vos livres et de ce film sont très différents les uns des autres mais le dénominateur commun serait un profond attachement à l'être humain. Accepteriez-vous que l'on vous définisse comme un humaniste ? Je me méfie toujours un peu des étiquettes mais c'est vrai qu'à chaque fois qu'un journaliste ou un lecteur vient me dire ça, c'est quelque chose qui me touche beaucoup. Il est dur de classer les gens mais il y a comme ça un immense tiroir qui serait celui de l'humanisme et qui me convient très bien. Mon soucis, c'est jamais d'être noir pour être noir, d'être tragique pour me repaître de ça. Ce qui m'intéresse c'est vraiment d'observer nos vies, ou la condition humaine, en essayant de toujours montrer, dans toute cette noirceur, une ouverture, une possibilité à vivre avec les autres en humanité. Je pense que le film porte des valeurs humanistes, fraternelles. Entre tous vos romans et vos scénarii, vous êtes un auteur très productif, ou puisez vous toutes vos histoires, et ou trouvez-vous le temps de toutes les raconter ? C'est à la fois une question de goût et d'organisation... Enfin non, ce n'est même pas de l'organisation car ca laisserait imaginer que c'est pensé alors que ca ne l'est pas... Je ne sais pas... Je ne regarde jamais la télévision par exemple. Par rapport a d'autres personnes qui y consacrent plusieurs heures par jour, ça dégage déjà du temps. Je suis plutôt quelqu'un qui me lève assez tôt. Mais je me couche tôt aussi, je suis un gros dormeur alors je ne rogne rien sur le sommeil. Je ne passe pas quinze heures par jour au téléphone et je ne me sert d'internet que pour mes mails, je ne surf jamais sur des sites etc. Je prends ces trois exemples car je crois qu'aujourd'hui, quand l'on prends l'emploi du temps de quelqu'un, si l'on compte la télé, le téléphone et internet, ça prend déjà pas mal de temps. Après, quand une histoire me hante violemment, je me donne les moyens de l'écrire. J'arrête tout et je ne fais que ça.
Une question très en marge du film... Vous avez écrit Les Âmes grises et la semaine dernière Lazare Ponticelli est décédé. Quelle a été votre réaction ? Ce n'est pas de la tristesse, parce que quand quelqu'un de 110 ans meurt, on ne peut pas être triste. Surtout qu'apparemment cet homme était en parfaite condition intellectuelle. Ce n'est pas de la tristesse mais il y a de vraies questions qui se posent. A partir du moment ou l'on perd cette mémoire biologique du dernier survivant, comment cette mémoire là va t'elle exister maintenant ? Il y avait quand même tout un ensemble de commémorations qui se mettaient en place autour de 14/18 parce qu'il y avait encore des survivants. Il y a avait d'ailleurs une sorte de décompte assez macabre. Il en reste dix, cinq, un... Vous avez vu que le dernier soldat allemand est mort très peu de temps avant. Ils sont presque morts en même temps et je trouve ça assez symbolique. L'interrogation, c'est qu'est ce que l'on va faire de toute cette mémoire là ? Est-ce que le protocole de célébration et de commémoration va continuer tel qu'il était ? Ca fait presque 100 ans quand même la Guerre de 14. Il faudrait peut-être aussi se poser la question d'une sorte de dépassement de cette mémoire là... C'est devenu un marronnier... Ce qu'ils on fait à Verdun, qui a été tellement le symbole de cette guerre pendant longtemps, qui est devenu une capitale de la paix, avec une sorte de pédagogie de l'horreur pour éviter qu'elle ne se reproduise, je trouve que c'est plutôt une transformation de la mémoire qui est intéressante. On est dans des pays qui sommes tellement attachés à ça... Voila, je vais observer ça de façon très intéressée. Vers quoi vous tournez-vous dorénavant ? Là, je n'ai pas de projets précis et je ne me mets sur rien. La sortie d'un film c'est très prenant. En plus je dois enchaîner avec une tournée à l'étranger pour la traduction de mes livres. Je n'ai pas trop le temps de me reposer ou de penser. Mais je pense que je vais continuer comme avant. Ecrire des romans quand j'en ai envie et puis préparer assez rapidement un nouveau film. J'ai deux sujets, on va voir lequel m'achoppe le plus. Mais je ne suis pas pressé. J'ai publié mon premier roman à 37 ans et fait mon premier film à 46... Tout s'est accéleré pour vous ces dernières années... Oui mais je fais les choses quand je me sens prêt. Parce que j'ai envie et parce que je me sens prêt. Le prochain film, il faut donc que j'ai envie et que je me sente prêt. C'est quand-même deux ans d'une vie, un film. Entre l'écriture, la préparation, le tournage et la post-production... quand tout va bien. Tout ça est à envisager aussi. Il faut penser également à sa vie personnelle, à sa famille. Il faut faire des équilibres entre tout ça.
Vous ne vouliez pas d'une adaptation de La Petite fille de Monsieur Linh, puis nous avons appris que Richard Berry s'y intéressait. Qu'en est-il aujourd'hui ? Effectivement, j'ai déclaré pendant des mois quand le livre est sorti que je ne voulais pas d'une adaptation. Les producteurs m'ont approché et je n'ai pas voulu les voir pendant six mois jusqu'à ce que j'accepte un rendez-vous. Il y avait deux metteurs en scène intéressés, dont Richard Berry. J'ai rencontré les deux et Richard Berry me paraissait avoir un projet qui dans l'esprit se rapprochait le plus du livre. On m'a demandé de faire le scénario, ce que j'ai fait. C'est en le faisant que je me suis rendu compte que c'était vraiment très intéressant d'en faire un film, qu'il y avait quelque chose à réinventer et que ça pourrait être bien. Je l'ai montrer à Richard. Il se l'est accaparé et l'a emmené dans une voie qui était sans doute pour lui intéressante mais qui moi ne m'intéressait plus et qui surtout, en terme de production, devenait un truc à 15-16 millions d'euros. C'était incompatible avec le projet et les producteurs ont dit "on arrête tout". Maintenant, ils voudraient que ce soit moi qui le réalise. Dans mes deux projets, il y a celui-là. Ca m'intéresse mais il faut que je réfléchisse encore. Enfin, quels sont les cinéastes que vous admirez, dont vous vous sentez proche ? Proche, je ne sais pas trop, mais qui m'intéressent, il y en a plein. Mais vous savez je ne suis pas... Si demain j'avais un fort désir de faire un film de SF, je ferais un film de SF. C'est à dire que je ne suis pas dans un genre. Je l'ai souvent dit à propos de mes romans. Ils sont assez différents les uns des autres et j'ai toujours dit aux journalistes que je revendiquais la liberté d'un cinéaste. Quand vous prenez de grands cinéastes comme Stanley Kubrick ou Ridley Scott, ce sont des gens qui ont exploré des genres très différents. Kubrick a fait des films de guerre, de SF, d'horreur, historique, des polars... Je trouve ça génial et j'aime bien cette liberté là. Je viens de faire un mélodrame mais je rêverais de faire une grande comédie d'amour, un vrai film noir... J'aime les genres. Ah oui ?! Oui oui, je suis resté vraiment en dehors de ça... Il y en a plein d'autres... Dans les films plus patrimoniaux, j'ai souvent cité Sautet. C'est un cinéaste qui m'intéresse beaucoup et il y a un peu des clins d'oeil à Sautet dans mon film, des atmosphères, une façon de regarder les gens. Voila, Sautet mais encore la grande période de Woody Allen ou, pour remonter plus loin encore, les Lubitsch, les Capra, tout le cinéma français des Duvivier, Carné, les nanars des années 50... Duvivier, Carné, ce sont des références que les cinéastes français n'osent plus citer aujourd'hui... Oui c'est vrai. Mais moi, le cinéma français des années 30 à 50, c'est le cinéma qui m'a le plus nourri entre 15 ans et 30 ans. Par exemple, si vous prenez, Carné, Renoir, Duvivier, ce sont quand même de grands cinéastes de l'écriture. C'est d'abord un scénario. Si vous enlevez Prévert à Carné... C'est du grand cinéma d'écriture. Des gens comme Pierre Bost, Jean Aurenche... Ce sont quand même de sacrés scénaristes qui se sont fait allumés par les Truffaut et autres alors que Truffaut, qu'a t'il fait après ? Des films hyper classiques. Que reste t'il de la nouvelle vague dans les films de Truffaut à partir des années 70 ?
Propos recueillis par Benoît Thevenin à Paris le 20 mars 2008. Mots clés Technorati : Il y a longtemps que je t'aime,Philippe Claudel "Battle for Haditha" : rencontre avec Nick Broomfield
Principalement connu pour ses documentaires Kurt & Courtney et Biggie & Tupac, l'anglais Nick Broomfield réalise avec Battle for Haditha, son premier film de fiction. Le film décrit néanmoins, avec les moyens du documentaires des évènements réels, le massacre par des soldats de l'armée américaine de civils irakiens à Haditha, le 19 novembre 2005. Le film s'inscrit dans une mouvance de long-métrages dénonciateur de l'engagement militaire américain au moyen-orient. Nick Broomfield tente lui de se placer autant du point de vue des G.I que des civils et des insurgés pour donner un panorama aussi juste que possible d'une situation rapidement calculée comme inextricable. La charge est violente mais ce qui caractérise le film est d'abord sa lucidité et son humanisme. Rencontre avec le réalisateur :
LATERNA MAGICA : Le film s’appelle "Battle for Haditha" mais décrit un massacre, pas une bataille. Le titre du film est il un hommage à "La Bataille d’Alger" de Gillo Pontecorvo, un film qui raconte des évènements similaires à ce qui se passe en Irak aujourd’hui ? Nick Broomfield : Il s’agit d’une sorte d’hommage à La Bataille d’Alger, un film vraiment brillant qui m’a sans doute plus influencé que n’importe quel autre film. Je pense que le mot « bataille » fait d’abord référence à la bataille des idées, à la confrontation des désillusions, et au regard différent que chaque camp dans cette guerre porte sur la réalité de ce conflit, la façon dont ils se regardent. C’est de ces batailles là dont il est question. Initialement, êtes vous parti en Irak pour tourner un documentaire ou aviez vous déjà dans l’idée de réaliser votre premier film de fiction ? Je savais que je ferais le film de cette manière. Je voulais essayer de raconter cette histoire dans un nouveau style. J’ai fait beaucoup de recherches, comme je l’aurait fait pour un documentaire, et j’ai ensuite écrit un scénario en me basant sur le résultat de ces recherches. J’ai aussi essayé de convaincre beaucoup de personnes, qui ont été marines ou qui ont vécu le conflit de l’intérieur, de participer au film. Ils pouvaient apporter quelques chose que les gens étrangers à tout ca n’ont peut-être pas. Je pense qu’il y a une nouvelle manière de faire du cinéma qui utilise la réalité mais d’une manière cinématographique, par les moyens visuels ou par l’action. C’est différent des docu-dramas qui tente de reconstituer les évènements et c’est une nouvelle façon de faire du cinéma. Est-ce que vous aimez les films de Michael Winterbottom ou Paul Greengrass ? Certains des films de Paul Greengrass sont très intéressants. Je pense que l’on travail un peu de la même manière, il tourne d’ailleurs avec l’un des opérateur avec qui j’ai fait plusieurs films. Les films de Michael Winterbottom sont également très intéressants. Je pense en particulier à In This World, qui est sans doute celui qu’il ait fait qui est le plus proche dans le style de ce que j’ai fait pour Battle for Haditha. Votre casting est composé d’acteurs amateurs qui pour l’essentiel ont participé de près à la guerre d’Irak. Comment avez vous travaillez avec toutes ces personnes et étaient-ils en accord avec votre vision personnelle des faits ? Ils n’avaient pas besoin d’être d’accord avec moi. Ce qui était important c’est qu’ils soient en accord avec leurs personnages. Y’a t’il eu des difficultés pendant le tournage nées du fait qu’une partie du casting est composée d’ex-marines, et l’autre partie d’Irakiens qui ont vécu la guerre ? Quand les marines ont rencontré pour la première fois les irakiens, il y avait beaucoup de tension mais a mesure que le film avançait ils sont devenu amis. Ils étaient tous surpris finalement d’arriver à s’apprécier. Les marines pensaient sans doute que les Irakiens ne sont pas civilisés mais ils ont passé du temps avec eux, ont appris à se connaître et ils ont changé d’opinion. Les irakiens avaient les mêmes sentiments et beaucoup de méfiance par rapport aux marines. C’était très intéressant et surprenant de les voir s’entendre bien au final. Les enjeux de la guerre d’Irak sont régulièrement évoqués dans de nombreux films américains récents ("Jarhead", "Dans la vallée d’Elah", "Redacted", "Lions et Agneaux" etc.) Les cinéastes se sont-ils, de votre point de vue, substitués aux journalistes, souvent décriés dans leur travail sur la guerre d’Irak ?
Le film montre une situation inextricable dans lequel tout le monde est perdant : l’armée américaine autant que les insurgés et avec une population en otage. Je crois qu’il s’agit aussi d’une célébration de la bonté qu’il y a dans toutes ces personnes. Aucun ne sont des tueurs diaboliques, ils croient tous en ce qu’ils font. D’une certaine manière, le film est optimiste. Le film montre une armée dépassée par les évènements et paranoïaque. Or c’est cette paranoïa qui explique en partie le massacre d’Haditha. Je crois que c’est vrai. Les Marines en Irak sont complètement renfermés sur eux même. Ils ne voient personnes, n’ont aucune interaction avec l’extérieur. Ils ne voient pas leurs petites amies. La seule chose qu’ils essayent de faire, c’est survivre. Ces marines sont aussi très jeune. Ils ont a peine 17 ans, n’ont jamais vu un autre pays que les USA avant, ils n’ont pas fini leurs études… Je pense qu’ils se retrouvent de plus en plus isolés et ca les rend vraiment paranoïaques. De nombreux soldats développent des troubles psychiatriques. Ils sont stressés, n’arrivent pas à dormir. Tout ceci rend la situation très difficile. Le massacre d’Haditha, comparé au scandale de la prison d’Abu Grahib, a t’il eu un impact plus fort sur l’opinion public américaine ? Le peuple américain ne veut pas avoir à faire à ça. Je crois que cela s’explique par le fait que, depuis la guerre du Vietnam, les enfants de la classe moyenne ne s’engagent pas pour partir au combat en Irak. Ce sont principalement des jeunes défavorisés qui partent là bas : des afro-américains, des latinos, des portoricains. Le grand public américain s’intéressent très peu à ce qui se passe en Irak.
Propos recueillis par Benoît Thevenin à Paris, le 3 décembre 2007 Rencontre avec le réalisateur de "The Grudge" Takashi Shimizu
A l'occasion de son festival, Gérardmer rend cette année hommage au réalisateur japonais Takashi Shimizu, connu en particulier pour la série Ju-on et remaké par ces soins à Hollywood sous le titre The Grudge. LATERNA MAGICA est allé à la rencontre du cinéaste, un petit bonhomme très attachant à qui on donnerait volontiers le bon dieu sans confession...
Laterna Magica: Vous avez réalisé de nombreux films de fantômes, qu'est-ce qui vous intéresse particulièrement dans ces histoires là ? Takashi Shimizu : Quand j'étais petit, j'étais très peureux et j'avais moi même peur de l'éventuelle existence des fantômes. Je me suis mis assez tard à regarder des films d'horreur car ça m'effrayait un peu trop. Quand j'ai commencé à tourner, on m'a proposé le scénario d'un film d'horreur avec des fantômes. Il se trouve que Ju-On a bien marché et que l'on m'a proposé de faire la suite. On m'a ensuite étiqueté réalisateur de film avec des fantômes. Quand j'ai décidé d'arrêter, on m'a alors proposer de faire le remake (The Grudge) aux Etats-Unis. J'ai accepté pour quelques films mais là je crois qu'il est temps de passer à autre chose. Vous avez des projets ? J'ai un projet en cours aux Etats-Unis mais avec la grève, ca n'avance pour l'instant pas De quoi s'agit-il ? Cette fois il s'agira d'un film de science-fiction avec des extraterrestres. Le casting n'est pas encore fait. Il y a quelques-temps, Tsai Ming-Liang nous confiait qu'en Asie, dès qu'un jeune réalisateur réalisait un film un peu personnel, on lui proposait immédiatement de faire un film de fantômes. N'y a t'il pas là un danger pour les jeunes cinéastes asiatiques ? (1) Je pense que chacun à son libre-arbitre pour accepter ou refuser des projets. D'autre part, je pense que l'on peut encore très bien réussir à faire des films d'horreur et continuer d'innover. Ce n'est donc pas forcément un travers ou un danger potentiel pour les jeunes réalisateurs. En tout cas, personnellement, j'en suis à un point ou j'en ai assez de tourner des films de fantômes, assez de tourner de des remakes, et j'ai envie de passer à autre chose. Vous souvez-vous du premier film d'horreur que vous avez vu ? Il y a eu deux phases. Je suis d'abord tombé par hasard sur un film d'horreur à la télévision et ça m'a alors un peu traumatisé. J'ai complètement arrêté d'en regarder jusqu'à ce que qu'un ami me propose de voir Vendredi 13, le second. Quel est votre film d'horreur préféré ? Personnellement, je n'aime pas les films uniquement gore, ou uniquement violent, qui sont trop caricaturaux dans leur genre. Un des films qui m'a le plus marqué, c'est Shining. Quel regard portez-vous sur la production actuelle de films de genre ? Il y a eu une vague de films d'horreur et de fantômes venant du Japon. Maintenant, la pluspart de ces films sont formatés et sans intérêt. Je pense qu'il serait bien maintenant qu'il y a ait de nouveau cinéastes, qui apportent de nouveaux sujet et un nouvel élan au genre.
Propos recueillis par Benoît Thevenin à Gérardmer, le 25 janvier 2008. Traduit du japonais par Léa Le Dimna.
(1) : Propos tenus par Tsai Ming Liang le 5 juin 2007 et que vous pouvez retrouver en suivant ce lien "Garage" : Rencontre avec le réalisateur Lenny Abrahamson
Révélation de la Quinzaine des réalisateurs en 2007 à Cannes, "Garage" débarque sur les écrans français. L'occasion idéale de bien commencer l'année cinéma avec un film simple mais riche et aussi drôle que touchant. Pour son second long-métrage après "Adam & Paul", Lenny Abrahamson a frappé fort. Le cinéaste à accepter de rencontrer LATERNA MAGICA et répond à nos questions.
Lenny Abrahamson : Mon collaborateur et scénariste, Mark O’Halloran est originaire d’un village de campagne en Irlande qui ressemble un petit peu au village dans Garage. Il a écrit l’histoire de personnes dont il s’est souvenu, de personnes qui vivaient dans leur monde, profondément timides etc. Il s’est particulièrement souvenu d’une personne qui ressemble beaucoup au personnage de Josie. C’est de là qu’est venue l’idée. Je crois que Mark et moi somme tous les deux intéressés par les personnages un peu marginaux. Ce genre de personnes, ils sont tout petit face à un monde qui est très grand. Je pense que c’est vrai pour n’importe qui, mais la plupart des gens arrivent à cacher cela. Les personnes les plus faibles, comme Josie, il est facile de déceler leurs faiblesses, leurs craintes…
Je crois que c’est le principal danger. Dans de nombreux endroits dans le pays, l’activité économique est importante, il y a de nombreuses industries, beaucoup d’argent qui circule etc. Beaucoup de personnes abandonnent les villages parce qu’ils sont à la recherche de la moindre opportunité. Mais ce qu’ils laissent derrière eux, c’est une communauté qui peu à peu se meurt et ou il ne reste plus que les plus faibles. La vie en ville serait insupportable pour une personne comme Josie. Je pense qu’il ne pourrait y survivre. Il a besoin d’un petit endroit, de côtoyer des personnes qu’il connaît bien, de trouver un travail simple qu’il est capable de faire etc. En ville, ce serait beaucoup plus difficile pour les gens comme lui.
Il y a différente façon de voir les choses. Bien sûr, Garage est très sombre. Mais le propos et le sens du film c’est d’ouvrir et exposer les gens à la gentillesse. C’est quelque chose de très positif. Le personnage de Josie, tout le monde l’aime et là encore, c’est l’un des aspects très positif du film. Il y a une ambiance douce et belle, on n’est pas chez Ken Loach. J’espère que le public prend du plaisir devant le film. Au-delà de ça, je suis quelqu’un de réaliste et je sais parfaitement que des tas de personnes souffrent terriblement, dans l’anonymat, et sans que personne ne leurs vienne en aide. Il n’y a rien d’extraordinaire à dire cela. Il nous suffit de descendre maintenant dans la rue et de marcher quelques mètres pour voir, je ne sais pas… dix ou même vingt personnes en détresse… Ce n’est donc pas ma vision du monde, c’est juste le monde qui est ainsi.
Pat est probablement le comique le plus célèbre en Irlande. Si vous marchez dans la rue avec Pat… Non ! Vous ne pouvez pas marcher dans la rue avec Pat ! (rires). Les gens se précipitent vers lui dès qu’ils le reconnaissent, ils prennent des photos avec leurs téléphones portables, demandent des autographes etc. 4 millions de personnes suivent son émission de télé. Ca peut même aller jusqu’à 7 millions de spectateurs soit plus encore que n’importe quel match de foot. C’est incroyable. Son style comique est basé sur le burlesque, le slapstick. Il n’est pas la première personne a qui l’on pense pour le personnage de Josie. Cela dit, j’avais déjà travaillé avec Pat à l’occasion de quelques publicités tournées pour la télévision. J’avais adoré travailler avec lui. Il est quelqu’un d’adorable, très modeste et aussi très tendre. Je savais qu’il était capable de jouer le rôle de Josie. D’autant plus qu’il y a comme une tradition avec tous ces grands clowns qui sont aussi de grands comédiens pour les rôles plus sérieux. Il y avait néanmoins un risque pour Pat a accepter ce rôle parce qu’en Irlande le public est habitué a le voir autrement, mais Pat ne s’en est pas inquiété. Il a lu le scénario et a tout de suite donner son accord pour jouer Josie. Pat est lui aussi originaire d’un petit village. Il connaît bien ce contexte et, pour son jeu, il s’est inspiré de ce qu’il connaissait. Il a apporté toute une gestuelle, dans la façon très particulière que Josie a de marcher par exemple.
J’aime ce genre de cinéma. J’aime les histoires simples, avec peu de dialogue, il y a d’abord un travail sur l’atmosphère, sur l’image. Le scénario de Garage est très habilement minimal. Tout y est. Mais si vous lisez le script, il n’est pas évident d’imaginer le film. Je collabore de manière très étroite avec Mark O’Halloran, le scénariste. On comprend tous les deux très exactement ce qui doit se passer dans chaque scène. Par exemple, il y a un mot que Josie emploie tout le temps, en anglais c’est « Now ». En français l’équivalent ce serait « bon ». Et ca peut vouloir dire n’importe quoi. La première fois que nous avons travaillé avec Pat sur le script, c’était très difficile pour lui à cause de ça ; parce que ces phrases étaient composées de « Now », « Right « , « No bother » et que le sens de la scène n’était pas à chaque fois si évident. Nous avons beaucoup travailler ça pour que la simplicité des dialogues ne puisse empêcher la compréhension. Dans ma façon de travailler, j’envisage les choses comme un architecte. Je construit d’abord les scènes, avec des fondations solides etc. et quand la structure est complète, stable, je retire tout ce qu’il peut y avoir d’accessoire, mais sans que cela ne perturbe l’équilibre de l’ensemble. C’est comme cela que je travaille, en tout cas jusqu'à maintenant, ca changera peut-être plus tard.
Oui certainement. David a 16 ans et Josie près de 40 ans. Leur rencontre provoque le début d’un changement. L’arrivée de David permet à Josie de vivre l’expérience de l’adolescence, ce dont il avait sans doute été privé. Lorsqu’il en était justement un, je suis sur qu’il était exclu par les autres garçons et filles de son âge. Là, avec David, il fait enfin partie d’un groupe d’adolescent. Et la tragédie de Josie elle est ici, les gens s’ouvrent à lui pendant un moment et soudain ils le rejettent de nouveau.
Carmel est la jolie fille qui travaille dans le petit magasin au centre du village. Josie l’aime beaucoup. Il est même très amoureux d’elle. Elle est la seule fille sur qui il peut compter. Il y a quelques autres filles au pub mais Carmel est la seule qu’il aime vraiment. Il y a une part de drame là encore. La société accepte que les gens comme Josie fassent beaucoup de choses, qu’ils rient ou même qu’ils flirtent mais surtout pas qu’ils expriment un quelconque désir sexuel. Carmel représente la limite de ce que Josie peut avoir dans sa vie. Carmel est même juste derrière la limite. Elle est elle aussi une des clés du drame dans la façon ou leur relation prend fin. Ca explique en partie le pourquoi Josie va faire ce qu’il va faire.
Adam et Paul est une comédie mais je crois que c’est aussi un film très dramatique. De la même manière que Garage, s’il est un film dramatique, est également teinté par la comédie. Il n’y a pas une si grande différence entre les deux films. Les deux partagent un certain goût pour l’absurde et pour les personnages en marge. Les deux films, aussi, reposent sur une sorte de comique burlesque, basé sur le physique. Laurel & Hardy, Buster Keaton, Charlie Chaplin sont des références pour moi. Cela dit, je pense que, très certainement, Garage est un film plus mature. C’est un film également plus profond qui représente pour moi mon évolution en tant que cinéaste. Je crois que les gens ont tendances dans l’industrie du cinéma à attendre énormément d’un second film : plus directement comique, des gros noms en tête d’affiche, un potentiel commercial… Marc et moi voulions très simplement rester fidèles à nous même, à développer notre univers. Garage est arrivé. C’est le film que nous voulions faire a ce moment là.
Non. C’est vrai que j’ai réalisé de nombreuses pub et j’ai pu gagner comme cela beaucoup d’argent. Mais j’ai aussi longtemps travailler sans être payé. J’ai gardé un peu d’argent de côté. Je pourrais continuer a faire encore des pubs pour gagner encore un peu plus mais j’ai décidé de ne me concentrer plus que sur mon travail de cinéaste. Je ne pense pas que je ferai encore des pubs même si, on ne sait jamais, j’aurai peut-être un jour besoin d’y retourner. Mais j’ai aussi travaillé pour la télévision avec la série Prosperity et j’y ai un certain espace pour faire ce que je veux. Je ne suis certainement pas libre financièrement mais vivre de son cinéma, de ses films, c’est quelque chose de très agréable.
Mes cinéastes favoris sont des cinéastes français comme Robert Bresson mais aussi Renoir. J’aime des réalisateurs très différents. Bresson est sans doute mon préféré, le premier que j’ai vraiment aimé même si, bizarrement, je n’ai encore jamais vu Mouchette. Sinon, j’aime aussi des cinéastes comme Aki Kaurismaki. D’ailleurs j’ai été très fier parce que Garage à reçu le Grand Prix au festival de Turin et Aki Kaurismaki était dans le jury. Pour moi, c’était fantastique. John Cassavetes figure aussi parmi mes cinéastes favoris. Je suis aussi très sensible aux premiers films de Werner Herzog, au cinéma de Fassbinder. Dans les cinéastes plus actuels, j’aime vraiment beaucoup ce que fait Bruno Dumont ou les nouveaux films roumains, en particulier La Mort de Dante Lazarescu de Cristi Puiu. J’adore ce film, il est absolument remarquable. Sinon j’écoute beaucoup de musique. Elle a une grosse influence sur moi, bien que j’en utilise très peu dans mes films. Et puis, le simple fait de sortir et marcher dans la rue, de regarder autour de soi, c’est ca aussi qui m’inspire. Mark aussi. Il prend tout en note. C’est sa manière de procéder. Propos recueillis par Benoît Thevenin à Paris, le 7 décembre 2007 Dans la famille des flingueurs, je demande...
Avant l'Agent 47, d'autres tueurs ont marqués de leur empreinte le grand écran. A l'occasion de la sortie de "Hitman", le réalisateur Xavier Gens revient sur ces flingueurs de légende.
L’Homme au colt d’or : C’est un peu old school, avec les vieux codes de l’honneur. On est à la fin des années 50 et on sent comme un passage de relais. On sent un essoufflement avec ces personnages fatigués qu’on voit alors depuis longtemps déjà. On sent le besoin d’un vent nouveau, d’un raffraîchissement. Pour moi c’est le film de la fin d’une ère. Derrière, on a Melville qui arrive avec quelque chose de complètement nouveau. »
Domino : Le personnage joué par Kieira Knightley et tous les chasseurs de primes du film sont bouffés par les médias, la télé-réalité. Même si pour moi le film est bancal, il critique l’avènement de la télé-réalité dans notre univers et comment la télé-réalité passe à de tels extrêmes qu’elle se permet de montrer des chasseurs de primes en action. C’est de la pur télé-poubelle mais au cinéma, ça donne un truc assez jouissif. »
Propos recueillis par Benoît Thevenin à Paris le 26 novembre 2007
Autres Interviews autour d'Hitman (*) (*) Interviews réalisées pour le site www.allocine.fr Stanley Kubrick vu par Jan Harlan
"Fear and Desire"
Du "Baiser du tueur" à "Orange Mécanique"
Le projet "Napoléon"
Pourquoi "Napoléon" n'a t'il pu se faire ? "A cause de "Waterloo", une production Dino de Laurentiis qui a été un énorme échec. "Napoléon" est arrivé à ce moment là. C’aurait été un projet très couteux. Stanley était très triste de devoir abandonner le projet. C’est a ce moment là qu’il a voulu acheter les droits de Traumnovel, la nouvelle de Schnitzler. Stanley était fasciné par cette histoire et ce n’est que trente ans plus tard qu’il en a fait "Eyes Wide Shut".
"Napoléon", un projet typiquement Kubrikien "Napoléon" aurait été typiquement un film de Stanley Kubrick. Napoléon était à la fois un génie, un visionnaire et en même temps il a commis de graves erreurs. Peu ont regretté sa disparition du pouvoir sinon lui-même. Un des thèmes du film était dans tous les autres films de Stanley, comment l’humain finit par échouer dans ses plus grands projets a cause de ses émotions. Pas a cause de son intelligence, non plus a cause de sa capacité a analysé ou comprendre, mais parce qu’un moment donné, ses décisions sont prises sous l’influence de ses émotions, de sa propre vanité par exemple. Ce sujet intéressait particulièrement Stanley." "Barry Lyndon"
L'accueil du public pour "Barry Lyndon" "Le film a connu un grand succès en Europe, au Brésil, au Japon mais ca n’a pas été le cas dans les pays anglo-saxons. Comment l’expliquer ? Je ne sais pas, c’est très difficile. Je suppose que cela vient des goûts différents des gens. Vous avez beaucoup de chance à Paris, c’est une ville ou le cinéma est réellement apprécié, peu importe l’âge, ou l’origine sociale des gens. Tous les pays n’ont pas cette chance. A Paris, vous pouvez aussi avoir le choix de voir les films en version originale. Si vous n’avez pas ce choix, c’est un vrai problème. Le doublage tue les films. Un film japonais doublé en français ou en Anglais, c’est une catastrophe ! C’est simplement ridicule." "Shining"
"Full Metal Jacket"
Une guerre irréelle "Ce que Stanley voulait retranscrire, c’était la réalité de ces jeunes gens envoyés au combat. Il a eu beaucoup de difficultés à trouver des acteurs âges de 17-18 ans et c’est pourquoi les acteurs du films ont 25 ans environ. Mais ce qui l’intéressait surtout c’était a quel point ces jeunes soldats étaient perdus. Que faisaient-ils au Vietnam ? Que font-ils aujourd’hui en Irak ? C’est la même problématique. Ils n’auraient même pas su situer ces pays sur une carte et ils se retrouvent soudain avec des armes dans les mains. Quelle horreur ! Stanley était fasciné par ça. Il y avait là quelque chose d’irréel."
"Il n’a pas été si difficile de reconstruire le Vietnam. Il suffisait de palmiers, de buildings en ruines et de faire parler les vietnamiens dans leur langage ! Vous avez vu le film ? Ca marche très bien, on croit parfaitement à la reconstitution !"
Entre "Full Metal Jacket" et "Eyes Wide Shut"
"Eyes Wide Shut"
Un Enfer moderne
Harvey Keitel quitte le plateau
Propos recueillis par Benoît Thevenin à Paris le 13 décembre 2007 "Suspiria" : Rencontre avec Dario ArgentoDevenu critique de cinéma, Argento a encensé des gens comme Fritz Lang – d’où la présence de Joan Bennett dans "Suspiria" - ou comme Antonioni – à l’instar de "Blow up", beaucoup des films d’Argento commencent avec un personnage témoin d’un meurtre. Argento est ensuite devenu scénariste ("Il était une fois dans l’ouest") avant de devenir réalisateur lui-même ("L’oiseau au plumage de cristal").
Argento est à la fois un classique et un moderne qui a réussi à faire la passerelle entre les deux. Il est un cinéaste moderne car il a réussi à faire de grandes expérimentations tout à fait étonnantes mais il a aussi abordé des sujets forts, des sujets lourds, douloureux, sur la mort, sur les comportements face aux mystères, sur les grands débats qu’il peut y avoir entre la raison et l’instinct. Mais si Argento est un grand cinéaste moderne, c’est aussi parce qu’à la différence d’autres qui ont été trop respectueux des codes des genres auxquels ils se sont attaqués, il a toujours su ouvrir en permanence les genres qu’il a servit, que ce soit le Giallo, le policier ou le film fantastique.
Quel accueil à reçu « Suspiria » a sa sortie ?
Le film est sorti partout en Italie. Les gens le trouvaient horrible. En Italie, il y a une centaine de journaux et parmi tous ces journaux, un seul avait aimé le film. J’étais très triste parce que j’aimais ce film et qu’il m’était très important. Mais six mois après, j’ai été invité à Paris pour un festival au Grand Rex. Et là, ça a été une surprise incroyable. C’était un triomphe. Ca a tout changé dans ma vie. Le film est sorti ensuite en Angleterre, aux USA, au Japon… mais c’est mon destin : je suis né en Italie mais je ne suis pas italien (rires). Je dois tout à Paris. J’y ai aussi été étudiant. J’avais 16 ans et je découvrais les films anciens à la Cinémathèque. C’était la plus belle période de ma vie
Comment avez-vous réussi à obtenir ces couleurs si incroyables dans "Suspiria" ?
Nous avons sorti des couleurs très vives comme le rouge, le bleu, l’or grâce à cette pellicule et à une caméra qui est aujourd’hui en Chine. Les Américains se sont débarrassés de ces vieilles machines et les ont donnés aux Chinois. Et aujourd’hui, c’est avec ce matériel que Zhang Yimou a pu faire un film comme "La Cité interdite" avec toutes ces couleurs magnifiques. Les chinois ont fait pleins de films comme ça.
Comment avez-vous trouvé Jessica Harper ?
Vous dirigez aussi dans ce film Joan Bennett une comédienne mythique dans l’histoire du cinéma. "Suspiria" a d’ailleurs été son dernier film…
Je l’ai rencontré à New York en même temps que Jessica. Elle était riche comme il est impossible de l’imaginer. Elle avait épousé un grand producteur et elle avait une maison énorme à New York, des tableaux, des Picasso par exemple. Et elle buvait beaucoup aussi (rires). Quand elle est arrivée à Rome, elle avait des problèmes de poids. On a serré ses costumes autant que possible pour que ca ne se voit pas.
Joan Bennett avait tourné avec Fritz Lang. Moi j’étais un grand admirateur de Fritz Lang et je lui demandais de me raconter des anecdotes sur lui. Elle, elle me répondait d’attendre la fin du tournage. Et en fait, elle est partie et elle ne m’a jamais rien dit (rires). C’était une femme magnifique.
Il y a dans le film une grande actrice que moi j’aile beaucoup, Alida Valli. Elle a joué avec Hitchcock. Et j’étais autant admirateur d’Hitchcock que Fritz Lang. Mais elle aussi, elle est partie et elle ne m’a rien dit (rires).
Il s'agit de "La Mère des larmes", qui sortira au printemps, et j’aurai fini… finalement ! Je me sens un peu triste de terminer cette trilogie. C’est comme si j’étais abandonné par ma fiancée.
Réalisé par Dario Argento
Avec Jessica Harper, Joan Bennett, Stefania Casini, ... Année de production : 1976 "My Blueberry Nights" : Rencontre avec Norah Jones et Wong Kar Wai
Laterna Magica est allé à la rencontre de Norah Jones et de Wong Kar Wai à l'occasion de la sortie de "My Blueberry Nights". Premier film américain du cinéaste, mais également premiers pas d'actrice pour la reine de la soul.
Norah, Quel genre de réalisateur Wong Kar Wai était-il ?
Norah Jones : Je ne peux évidemment pas le comparer à d’autres, mais il était très doux, très attentionné, et très doué pour expliquer ce qu’il voulait de moi. Il savait comment l’obtenir. Si toute l’équipe n’avait pas été aussi gentille avec moi, je ne sais pas comment j’aurais réagi. Avez-vous vu ses films ? Wong, Il y a de nombreuses similitudes entre "Chungking Express" et "My Blueberry Nights". La chanson California Dreamin’ des Mamas & the Papas, entendue dans "Chungking Express", peut d’ailleurs faciliter la transition entre les deux films. Cette connection vous semble-t-elle naturelle ?
Wong Kar Wai : En réalité, je ne crois pas que "Chungking Express" et "My Blueberry Nights" se ressemblent vraiment. Il y a quand même une similitude puisque les deux films se passent dans une cafétéria, mais le reste est très différent. Le film me rappelle plutôt "In the Mood for Love", car l’idée originale provient d’un chapitre de "In the Mood for Love" qui a été coupé au montage
On peut d’ailleurs entendre Yumeji’s Theme dans les deux films…
WKW : Oui, cette musique a été composée il y a quelques années, pour ce chapitre. C’est pourquoi je l’ai utilisée dans le film. Parce que ce chapitre n’a jamais été montré. Il n’a été projeté qu’une seule fois, à Cannes, en 2001. Faye Wong, une chanteuse très populaire en Chine, a commencé sa carrière d’actrice avec vous dans "Chungking Express"… Y a t’il quelque chose de particulier qui vous intéresse chez les chanteuses ?
WKW : Non, je ne pense pas pouvoir considérer que je suis particulièrement intéressé par les chanteuses. C’est simplement que Faye et Norah sont naturelles, ce sont des personnes très intéressantes, qui ont une personnalité intéressante, et un visage intéressant également. Norah, maintenant que vous avez tourné dans "My Blueberry Nights", souhaitez-vous, à l’exemple de Faye Wong, poursuivre votre carrière d’actrice ?
NJ : Je ne sais pas. Si quelque chose de bien arrive, comme ce film, j’adorerais essayer encore et m’améliorer. Mais ça n’est pas une obligation… on verra.
Wong, Les villes avaient un rôle important dans vos précédents films. Ici, au contraire, on a le sentiment que vous souhaitez échapper à tout attachement géographique. Est-ce un choix volontaire ?
WKW : Non, c’est parce que le film parle des distances. La distance, pour Norah, c’est le temps qu’elle aura pour se préparer. La distance entre elle et son ex, c’est la rue. Et la distance entre elle et Jude, c’est le comptoir, car ils sont toujours séparés par ce comptoir. Le premier baiser, c’ est la première tentative de Jude d’atteindre l’autre côté, de passer cette frontière, de l’atteindre. Et la seconde fois, à la fin du film, c’est comme si c’était elle qui faisait un effort, pour le rejoindre. C’est pourquoi nous avons choisi de filmer le baiser en vue du dessus, afin que l’on puisse voir clairement la distance qui les sépare. Quelle différence y a t'il entre travailler avec Christopher Doyle et avec Darius Khondji ?
WKW : On s’amuse beaucoup, avec Darius, car il y a beaucoup de choses que l’on partage. Avec Chris, c’est différent. Travailler avec Darius prend du temps, car je dois lui expliquer ce que je veux. Nous avons donc pris beaucoup de photos pendant le voyage, et je lui ai expliqué ce que je voulais. Avec Chris, on n’a pas besoin d’expliquer quoi que ce soit car nous avons travaillé ensemble pendant des années et nous savons donc exactement quels sont nos goûts, et quels seraient les angles. Après, Darius admire Chris bien entendu… Il venait toujours m’interroger sur la façon de travailler de Chris. J’ai du lui dire « Ecoute, ne pense pas à ce qu’aurait fait Chris, tu dois faire tes propres choix ». Il est très difficile de recréer une amitié de 15 ans en si peu de temps. Mais alors, Pourquoi ne pas avoir travaillé avec Christopher Doyle sur ce film ?
WKW : A cette époque, Il travaillait déjà sur un autre film, "La jeune fille de l’eau" de M. Night Shyamalan. Pouvez-vous nous parler de vos projets ? Il y a tout d’abord le projet sur le maître de Bruce Lee, avec Tonny Leung. Mais également le projet avec Nicole Kidman.
WKW : Le film sur Bruce Lee s’appellera "The Grand Master". Avec "The Lady from Shanghai", ce sont deux projets sur lesquels nous travaillons actuellement. Ces deux films sont compliqués, car l’un se passe dans les années 30, et l’autre dans les années 50. Cela nous demande donc du temps. Mais c’est ce sur quoi je travaille en ce moment.
Lequel de ces deux projets sera votre prochain film ?
WKW : Je ne sais pas encore. Cela dépend vraiment des disponibilités des acteurs. Norah, il a été question a un moment donner que vous tourniez un film avec Wong Kar Wai sur l’ouragan Katrina ?
NJ : Je crois que Wong pensait tourner des scènes là-bas et que ça ferait partie de l’histoire, mais quand il est allé sur les lieux, il a compris que ce serait trop tôt, et inapproprié. Il a changé d’avis. Ça aurait été le même film, la même histoire, seulement il avait changé d’avis depuis longtemps.
WKW : En fait, quand nous préparions ce film, nous avons traversé les Etats-Unis et visité de nombreux endroits. Nous sommes arrivé à la Nouvelle-Orléans, juste après le passage de Katrina. Il y avait de nombreuses raisons de filmer dans cette ville… Tout d’abord, pour des raisons historiques. Ensuite, ils essayaient vraiment d’aider cette ville, et il y avait donc beaucoup d’aides financières pour filmer là-bas. J’ai été très impressionné par les gens : ils sont très proches, et, malgré les dommages importants, ils ont gardé un certain sens de l’humour face à ces événements. Au final, nous avons choisi de ne pas tourner là-bas. Tout d’abord, en termes de logistique, les choses auraient été trop compliquées. Ensuite, je ne voulais pas tirer profit de ce désastre. Nous avons donc choisi de tourner à Memphis plutôt qu’à la Nouvelle-Orléans. Propos recueillis par Benoît Thevenin à Paris, le 13 novembre 2007
Réalisé par Wong Kar-Wai
Avec Norah Jones, Jude Law, David Strathairn, ... Année de production : 2006 "Nous, les vivants", rencontre avec Roy Andersson« Un monde de gloire » et « Chansons du deuxième étage » ont été tourné sans scénario ni découpage. Avez vous répercuté cette façon de faire avec « Nous, les vivants » ?
En effet, pour tous mes films je procède de la même manière. J’ai une trame mais le scénario s’écrit au fur et à mesure du tournage. Pour « Nous les vivants », j’ai donc encore travaillé comme cela.
Dans vos films, il y a souvent des séquences chantées. Encore plus dans « Nous, les vivants ». La comédie musicale vous intéresse t’elle ?
Le fait est que je n’aime pas trop les comédies musicales ! (rires) Pour « Nous les vivants », j’étais d’humeur plus joyeuse et peut-être moins respectueuse pour le cinéma. Je veux dire que j’ai voulu montrer toutes les possibilités qu’offre le cinéma. Il y a le slapstick au début du film, les séquences chantées, mais aussi des parties plus graves. C’est un peu une manière pour moi de dire aux autres cinéastes « regardez ce que l’on peut faire ! »
Comme dans « Chansons du 2e étage », les instruments de musique tiennent une place importante dans « Nous les vivants »… Je trouve qu’il y a un côté humaniste, très touchant, très infantile même dans le fait que l’Être humain a inventé ces énormes instruments comme le grand tuba, ces énormes tambours etc. C’est très touchant et ils trouvent une place naturelle dans mes films. Ils sont vecteurs d’émotions.
Justement, « Nous les vivants » est parsemé de séquence oniriques. Les personnages eux-mêmes évoluent dans une sorte de songe ? Le film est-il un film de rêveur ? Et même au-delà, un film de grand enfant ?
On ne veut pas l’admettre, mais nous sommes tous de grands enfants. Je suis donc tout à fait d’accord. (rires).
Vos films décrivent des situations désenchantées, signe d’une certaine déliquescence de la société arrivée à un stade ultime. Malgré cette ambiance de fin du monde, on sort du film remplit d’espoir. Comment réussissez-vous à combiner ces deux sentiments très différents et en même temps très forts ?
On préfère toujours voir les gens heureux, c’est certain. Mais on y perdrais tout de suite, dans un film comme celui-ci, en profondeur. Il ne faut pas cacher ce qui empêche les gens d’être joyeux, expansif et réfléchir sur le pourquoi nous ne sommes pas ce que nous aimerions être.
A certains moments, les personnages du film se tournent et s’adressent directement à la caméra. Ce procédé à t’il un sens particulier pour vous ?
J’ai fait cela une première fois dans mon court-métrage « Un monde de gloire ». Je trouve ce procédé très intéressant. C’est l’idée que la caméra observe les personnages mais que ceux-ci se sentent finalement observés. A partir de ce moment là, ils se retrouvent un peu obligé de se tourner vers la chose qui les observe pour s’expliquer : « pourquoi est-ce que je vit ça ? », « Pourquoi je suis dans cette situation ». Par la suite, c’est devenu une sorte de dialogue entre les personnages et la caméra. Dans « Nous, les vivants », il y a plusieurs scènes dans ce style. C’est surprenant au début mais à mesure que le film avance, les spectateurs s’habituent à ce contact direct. Je pense que c’est une astuce assez rare au cinéma.
Vos tournez exclusivement en plan-séquence, avec un style très singulier. Comment le définiriez-vous ?
Il est difficile de définir soi-même son style. Mais je dois bien avouer que je me sens assez seul dans ma manière de faire du cinéma. Autant je suis fier de cette singularité, autant je me sens également perdu. Cependant, je suis très influencé par la peinture. En peinture, en littérature aussi, il y a toujours des œuvres vers lesquelles on peut se retourner. Dans l’histoire du cinéma, je pense qu’il y a peu d’œuvre pour lesquelles on peut dire ça. J’ai une ambition de faire un cinéma vers lequel, justement, on pourra se retourner.
Et vous, vers quelles œuvres vous retournez-vous ?
Il y a Buñuel ou encore "Le Voleur de bicyclette" de De Sica. La vague des films noirs en France. J’ai également beaucoup d’admiration pour Kubrick et en particulier "Barry Lyndon". Laurel et Hardy sont aussi une grande source d’inspiration. Ils l’ont notamment été pour Beckett qui est lui-même une vraie source d’inspiration pour moi. Je suis aussi très influencé par Fellini, "Amarcord" notamment.
"Barry Lyndon" de Stanley Kubrick
En regardant vos films, on pense très facilement à Jacques Tati également…
Oui ! Tati ! J’ai une affection particulière pour "Playtime". Ce qui m’intéresse particulièrement chez Laurel et Hardy, mais aussi chez Chaplin ou Buster Keaton, c’est que se sont souvent des personnages qui essayent de s’élever socialement mais qui échouent. Je me sens très fortement attaché à ces personnages là, à ces histoires.
Pendant longtemps, vous n’avez plus tourné pour le cinéma, mais surtout pour la publicité. En quoi ce parcours à t’il marqué votre trajectoire et votre sensibilité de cinéaste ?
J’ai toujours réalisé ces pubs avec la même rigueur et la même ambition artistique que pour le cinéma. Il n’y a pas de différence dans ma façon de faire. Grâce aux pubs, j’ai pu monter mon studio et avoir une certaine liberté de cinéaste. C’est aussi dans mon travail sur les pubs que j’ai trouvé mon style, c’est là ou j’ai osé faire le pas vers plus d’abstraction dans mon langage cinématographique.
Il n’y a pas une structure dramatique précise et classique dans vos films. Avez-vous abandonné l’idée d’une narration classique, au sens ou on l’entend habituellement ?
Dans la musique, les compositeurs comme Beethoven, Mozart avaient un structure classique. Ce qui me paraît le plus intéressant, ce sont ceux qui sont venus après et qui ont un peu bouleversé tout cela. Je pense à Mahler, Dvorak, Chostakovitch. Il me semble que c’est la même chose pour le cinéma. Le cinéma classique me paraît fini, un peu vide, en tout cas trop banal et moins intéressant.
"The Hole" de Tsai Ming Liang
Il y a un cinéaste qui en cela vous ressemble beaucoup, Tsai Ming Liang. Son cinéma est là aussi composé par une succession de plans-séquences très travaillés, de véritables tableaux, et avec une narration là encore très peu classique. Est-ce que vous connaissez et vous sentez proche de ce cinéaste ?
Oui je le connais un petit peu. J’ai vu ce film qui s’appelle "The Hole". J’ai vraiment beaucoup aimé ce film. Je l’ai vu il y a deux ans et il m’a beaucoup impressionné mais pour le reste de son travail, je le connais très peu.
Vous tournez peu. Est-ce que déjà vous travaillez sur un nouveau projet ?
Je suis tout le temps en train de penser à cela. Mon seul projet pour le moment, c’est de penser (rires). Il faut attendre un peu. D’ici le printemps prochain, je me déciderai…
Propos recueillis par Benoît Thevenin à Paris, le 13 novembre 2007
Réalisé par Roy Andersson
Avec Jessica Lundberg, Elisabet Helander, Björn Englund, ... Année de production : 2006 "De l'autre côté" : Rencontre avec Fatih Akin"De l'autre côté" est sans doute le plus beau film de cette fin d'année. Primé à Cannes pour son scénario, le film fait l'unanimité. Ce n'est que justice. Rencontre avec Fatih Akin, déjà réalisateur du magnifique "Head-on" et un des cinéastes les plus intéressants aujourd'hui en Europe.
Dans les premières minutes de "De l'autre côté", on assiste à une manifestation, en Allemagne, avec le slogan "Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !" Par la suite, nous découvrons le personnage d'Ayten, militante pour les droits sociaux en Turquie. "De l'autre côté" est-il un film politique ?
Fatih Akin : Non, personnellement je ne le pense pas. Les éléments politiques dans le film servent à la narration, aident à la dramaturgie. Pour moi, un film est politique quand le cinéaste incite le public à réfléchir selon un certain point de vue, de droite, de gauche... Les films américains sont politiques : "Top Gun" par exemple, parce que c'est une pub pour la Navy, ou même "Armadeddon" qui est un film qui vante la bombe atomique...
Je ne force pas mon public a réfléchir dans telle ou telle direction. Je préfère que les spectateurs interprètent d'eux-mêmes ce qu'ils voient. Je préfère laisser un espace dans lequel le public peut se faire sa propre opinion de ce qu'il voit. Dans une scène entre Susanne et Nejat, ce dernier tient des propos très durs décrivant la Turquie : "Corruption, mafia et déchéance culturelle". Est-ce là votre regard sur la société turque ? Une fois encore, les éléments politiques dans le film servent à la dramaturgie. Le conflit entre les deux personnages est le climax... Oui, il y a un décalage ! C'est le genre de discussion que j'entends souvent. Les Allemands croient que beaucoup de personnes en Turquie rêvent de l'adhésion à l'Union Européenne. Mais ce n'est absolument pas le cas. Beaucoup de Turcs pensent exactement le contraire.
Dans votre film, on se rend alors compte que la pression sociale au sein de la communauté turque est très forte, un thème déjà prédominant dans "Head On"... Oui. Dans "Head-on", ca se passait au niveau de la famille. Seulement, le phénomène n'est pas circonscrit à la famille. Des personnes étranges que vous n'aviez jamais rencontré viennent à vous et vous font des leçons de morale. Ca arrive ! On en perd une certaine liberté personnelle. J'ai écrit ces scènes avec à l'esprit l'idée, peut-être, d'une revanche personnelle. Je ne sais pas si c'est bien de ma part mais j'en ressentais le besoin... Au moment de "Head-on", on avait ouvert un forum sur Internet et tout le monde pouvait y écrire ce qu'il voulait. Mais il y avait beaucoup de personnes très en colère à propos de ce film, notamment parce qu'ils ont appris que mon actrice principale avait eu une carrière d'actrice porno. Ca a engendré un débat très violent en Allemagne, également dans les journaux. Certaines personnes ont souhaité notre mort ou nous ont carrément menacé. Ce n'est pas facile de supporter cela.
Vous avez réalisé "Crossing the bridge", documentaire sur la musique en Turquie. Dans "De l'autre côté", comme dans "Head-on", la musique prend une place importante. De quelle manière procédez vous ? L'appelation "Nouveau cinéma allemand" a-t-elle un sens pour vous ? Vous sentez-vous représentatif de quelque chose ? Porteur d'un certain élan ? Je fais partie du cinéma allemand, ou du "Nouveau cinéma allemand" si vous préférez. Je ne suis pas un leader. Je me sens très à l'aise dans ma position. J'essaye de créer un dialogue entre tous les cinéastes. Il y a quelques années, le dialogue n'existait pas entre les différents réalisateurs allemands. Tout le monde travaillait de manière très individuelle, en ignorant totalement ce que les autres faisaient dans le même temps. Je suis très intéressé par l'idée de créer un dialogue mais je ne suis qu'un représentant parmi d'autres du cinéma allemand.
Quelle est la place des cinéastes d'origine turque dans le paysage allemand, par exemple Yilmaz Arslan et "Frères d'exils" ? Il y en a quelques-uns mais aussi de plus en plus. De tous, je suis celui qui a jusqu'à présent eu le plus de succès et je me retrouve donc en première ligne. Je pense qu'il y a un mouvement à l'intérieur même du mouvement. Un mouvement de jeunes cinéastes issus de l'immigration turque à l'intérieur du mouvement général du cinéma allemand. Mais les cinéastes d'origine turque choisissent rarement des sujets qui concernent les Turcs. Mennan Yapo est un exemple. Il a par exemple réalisé un film à Hollywood avec Sandra Bullock, "Prémonitions". Le contexte des relations entre l'Allemagne et la Turquie ne les intéresse pas forcément. Personnellement, j'essaye d'enrichir mes films par ce contexte même si c'est à chaque fois très personnel. Cela dit, j'ai moi aussi envie de faire quelque chose de complètement différent de tout cela. J'aimerais beaucoup réaliser, par exemple, un film de science-fiction allemand !
"De l'autre côté" est la deuxième partie d'une trilogie initiée par "Head On". Quel sera le troisième film ? Réalisé par Fatih Akin
Avec Baki Davrak, Tuncel Kurtiz, Patrycia Ziolkowska, ... Année de production : 2007 Rencontre avec Alfred Lot, réalisateur de "La Chambe des morts"
Rencontre avec Alfred Lot, réalisateur pour son tout premier film de "La Chambre des morts", un thriller porté par Mélanie Laurent, Eric Caravaca et Jonathan Zaccaï.
"La Chambre des morts" est adapté d'un roman de Franck Thilliez. Quelles libertés avez-vous prises par rapport au livre ?
Alfred Lot : On en prend toujours, on ne peut pas mettre en image un roman de 400 pages. J'avais toute liberté. Franck ne souhaitait pas se mêler de l'écriture, il écrivait déjà autre chose. Après, c'est un exercice vraiment particulier, l'adaptation, parce que, si on adapte un livre c'est parce qu'on l'aime, ce n'est pas pour le détruire. Par contre, c'est vrai que le cinéma est un média différent avec un mode narratif différent... Au delà, vous connaissez le proverbe : "Une image vaut mille mots." On a déjà un ratio intéressant, ca permet de dégraisser pas mal ! (rires). Je pense que le film est très proche du livre. Je dis même toujours que c'est "le livre avec des bonus". Il y avait une nécessité de faire rentrer des personnages différents et de les faire évoluer autrement et du coup, ça a amené des surprises pour les lecteurs du roman.
Contrairement a beaucoup de films de genre, votre mise en scène est plutôt discrète, il n'y a pas d'effets gratuits... Je trouve que quand on a une histoire très forte et quand on a des comédiens de cette trempe, il serait ridicule de vouloir faire le malin. Voilà, je pense que la mise en scène est au service de l'histoire, au service des acteurs et pas le contraire. C'est la mise en scène d'un film, vous comprenez ? Ce n'est pas "ma" mise en scène. On a fabriqué quelque chose ensemble et il fallait que chaque élément de ce film soit cohérent pour faire un objet unique.
Est-ce que, déjà, on peut déceler dans ce film quelque chose qui serait votre style ? Une des forces du film réside sans doute dans sa bande-son... C'est un garçon qui s'appelle Nathaniel Mechaly qui a composé la musique du film. Je pense qu'il est un grand musicien. C'est surtout quelqu'un qui est très éclectique et avec lequel on a beaucoup travaillé. J'ai décidé que certains moments du film seraient des moments musicaux, que la résolution du film ne serait pas dialoguée. Souvent, dans ce genre de film, on a, à la fin, dix minutes d'explication et c'est plus ou moins digeste même si ça peut l'être. En tout cas, je ne voulais surtout pas ça. Je voulais que ce soit du ressenti pur, que le spectateur règle cette histoire lui-même, dans l'émotion. C'était assez complexe de trouver la musique pour ça. Nathaniel à fait beaucoup d'essai et finalement il a trouvé. Je suis très impressionné par le résultat. Il s'agit de votre premier film et l'on vous connait encore peu. Pour en savoir plus, pouvez-vous nous évoquer vos premiers souvenirs marquants de cinéma ? "Psychose" Je devais avoir 11 ans quand je l'ai vu. Aujourd'hui encore, je suis époustouflé par l'incroyable culot du scénario. Tuer l'héroïne dès le début du film ! Wow ! Le truc complètement improbable ! Ensuite, il y a "Police Fédérale Los Angeles". Ce sont des films avant tout narratifs. J'ai toujours aimé les histoires, les raconter, et par tous les moyens. Propos recueillis par Benoît Thevenin à Paris, le 25 octobre 2007 Réalisé par Alfred Lot
Avec Mélanie Laurent, Eric Caravaca, Gilles Lellouche, ... Année de production : 2007 "Mon frère est fils unique" : rencontre avec Diane Fleri
Dans "Mon frère est fils unique", deux frères s'opposent mais aiment la même femme, Francesca. Rencontre avec Diane Fleri, objet de leurs tourments et véritable révélation du film.
LATERNA MAGICA : Pouvez-vous nous expliquer le titre du film ? Diane Fleri : C’est d’abord le titre d’une chanson italienne de Rino Gaetano. Il est très connu en Italie et là-bas, tout le monde à compris que ça venait de là. En même temps, ça joue sur le jeu de mot du fait que dans le film on sent bien que les deux frères se sentent comme des fils uniques, isolés. Surtout le personnage principal, Accio, il se sent comme le mouton noir. Pourquoi Accio se sent-il rejeté ? Je crois qu’il n’a pas le caractère extraverti de son frère Manrico. Il est le cadet et lorsqu’il arrive, toute la place est déjà prise à la maison. Ce n’est pas évident pour le cadet d’une famille nombreuse. En même temps, il est plus fragile, plus sensible. Il a besoin de trouver sa propre identité, un sens à sa vie. Tout cela rentre en conflit avec cette facilité qu’a son frère, son caractère très séducteur qu’il a sur toutes les femmes y compris sa mère. Accio lui est plus renfermé, plus timide. Accio a pourtant un tempérament très bouillonnant… Bouillonnant oui, mais on fond de lui, il est plus renfermé. Il paraît extraverti dans son attitude mais il fait partie de ces gens qui ont du mal à exprimer ce qu’ils ressentent. C’est ce qu’on voit avec Francesca. Elle a une relation très particulière avec Manrico et est très différente avec l’autre. Son vrai ami, la personne avec qui elle développe un lien, c’est pourtant Accio. Lorsque Accio révèle à Francesca qu'il est encarté au parti fasciste, elle qui a des convictions diamétralement opposées ne semble pas heurtée, pas en colère, par cette révélation Oui, mais il faut dire que Latina, la ville ou ils sont, est une ville ouvrière très à droite et qui a d’ailleurs été construite par Mussolini. Alors, elle ne s’attend peut-être pas à ça de la part du frère de son petit ami, qui lui est très a gauche, mais ce n’est pas non plus si difficile à admettre. A cette époque, la politique est très présente, tout est politisé et il y a même une très forte bipolarisation. Beaucoup de gens - et beaucoup de jeunes - sont engagés, soit au parti fasciste, soit au parti communiste.
Le cinéma italien, à ses plus grandes heures en tout cas, a souvent, à travers des histoires intimes mis en perspective la société, la politique etc. C’est quelque chose que l’on a longtemps perdu que l’on commence à retrouver aujourd’hui : "Nos Meilleures années", "Buongiorno Notte", "Romanzo Criminale" etc. Est-ce qu’il y a un retour de ce cinéma là en Italie ? C’est aussi une impression que j’ai. Et heureusement ! A travers ces films, j’ai d’ailleurs le sentiment que le cinéma italien récupère du sens et de la profondeur. De la vitalité aussi. Ca, c’est parce qu’il a le courage de livrer ses sentiments les plus profonds et qui font l’identité de l’Italie. A travers ces films notamment, on a l’impression que l’Italie est comme hantée par ‘les années de plombs’ (années 70-80). Est-ce vraiment le cas ? Je ne dirais pas que l’Italie est hantée par ‘les années de plombs’. En revanche, ça reste bien sûr un moment très fort d’une Histoire qui est encore récente et que l’on a pas encore totalement comprise aujourd’hui. Il reste des zones d’ombres et c’est ce qui fait que l’on se retourne toujours vers cette période. On y cherche des réponses. L’histoire de "Mon Frère est fils unique" se situe juste avant ces années-là, pendant les années 60-70. Est-ce que le film permet de mieux comprendre comment on en est arrivé à cette violence ? Je crois que, pour une fois, le film interroge cette période sans parti pris politique, mais plutôt qu’il montre comment cela s’est passé de l’intérieur. Il n’y a pas de jugement. La fin du film introduit ‘les années de plombs’ mais ça n’explique en rien ce qui va alors se passer. Ce que le film montre, c’est comment l’Italie bouillonnait alors, tant à gauche qu’à droite, ce besoin qu’il y avait des deux côtés de politiser la vie, de lui trouver un sens à travers la politique. Est-ce qu’Accio est freiné dans ses sentiments par le fait que Francesca est la petite amie de son frère ou, tout simplement, est-ce qu’il n’ose pas avouer qu’il l’aime ? A mon avis, le problème c’est que lui voit très bien que Francesca est amoureuse de Manrico. Et ce qui l’énerve, c’est qu’il comprend tout aussi bien que ça n’a pas vraiment d’importance pour son frère alors que lui pourrait lui donner de l’amour. Il le fait d’ailleurs comprendre à Francesca mais ça ne va pas plus loin que ça. Mais Accio c’est quelqu’un de très misanthrope. Il est plus intéresser à dire à son frère " il faut que tu t’occupe mieux d’elle ". Lui se met en retrait par rapport à l’amour qu’il porte à Francesca. Ce qu’il veut c’est qu’elle soit heureuse. Paradoxalement, Francesca va rapprocher les deux frères alors qu’au départ, tous les opposent… Oui forcément car c’est la seule chose qu’ils ont en commun à un moment donné : tous les deux aiment Francesca. D’une façon différente, mais tous les deux l’aiment. Manrico qui semble d’abord assez détaché de Francesca veut finalement construire une famille avec elle. Manrico est plus dans une logique politique et collective. La famille, c’est finalement secondaire chez lui ? Pour Manrico, la famille c’est une évidence, il ne se pose même pas la question. La politique pour lui, c’est plus de l’amusement, c’est moins viscéral que chez Accio. Manrico est sincère dans ce qu’il fait et ce qu’il dit, bien sûr, mais il y a beaucoup de facilité chez lui. Même lorsqu’il y a les séminaires, il se plait dans son rôle de leader et s’y amuse. Il veut lutter mais jamais il n’ira sacrifier sa vie ou sa famille. D’ailleurs, l’argent qu’il prend, c’est pour lui, sa femme et son enfant. En revanche, Accio est beaucoup plus attaché aux autres. Cet argent, s’il l’avait eu, il l’aurait partagé. On le voit à travers le problème des maisons. Il ne règle pas cette histoire seulement pour sa famille mais pour tout le monde. Le vrai politique entre les deux, à mon avis, c’est Accio. C’est lui qui bouillonne, qui a ce besoin de lire tout ce qu’il y a d’écrit sur la droite ou sur la gauche. Il s’interroge beaucoup plus que son frère. Finalement, est-ce que Francesca est quand même amoureuse d’Accio ? Je pense qu’elle aurait pu l’être. Elle est amoureuse de Manrico et ne se pose pas plus de question. Mais la vraie personne avec qui elle parle, avec qui elle partage des choses, son vrai ami, c’est Accio. Elle a de la tendresse pour lui. Elle en dit beaucoup plus sur elle quand elle est avec Accio. Avec Manrico, c’est différent, elle se sent femme, elle a envie d’être désirée. Quand Accio essaye de l’embrasser, est-ce qu’elle se sent trahie ? Quand on a tourné cette scène on s’est posé la question. Mais non. On s’est dit qu’elle allait être ferme. Elle doit faire comprendre que ça ne doit plus arriver. Elle ne se sent pas trahie car elle sait très bien qui elle a en face d’elle. Elle s’y attend un peu et c’est aussi pour ça qu’elle n’a pas une réaction violente. Elle ne le ressent donc pas comme une trahison, simplement elle doit remettre les choses à leurs places. Une question peut-être un peu difficile… Est-ce qu’il est possible de comparer la jeunesse insouciante de ces années là avec la jeunesse d’aujourd’hui ? Aujourd’hui, on est plus bombardé d’informations, de sens et de non-sens. Il y a moins de politisation aussi. C’est parfois extrême mais peut-être plus caché. Ce qui se passe c’est que les grands mouvements idéologiques sont sûrement finis. Mais ce besoin de rechercher un sens, ce que l’on avait dans les années 60-70, moi je le ressens toujours aujourd’hui, chez d’autres personnes du même âge aussi, et de manière très forte. Après, on peut-être moins d’illusions. On a l’impression que tout se passe dans les hautes sphères alors que dans les années 60-70, on avait peut-être plus le sentiment qu’il était possible de faire bouger les choses. Ce besoin de donner du sens à la vie, il sera de toutes façons toujours présent, surtout chez les jeunes. Propos recueillis par Benoît Thevenin à Paris, le 20 juillet 2007 "4 mois, 3 semaines et 2 jours" : Rencontre avec Cristian Mungiu et Anamaria Marinca
LATERNA MAGICA :Le film est très intense. Le tournage a t’il été aussi éprouvant ? Cristian Mungiu : Je crois qu’on a eu un tournage assez tranquille, sans grand problème. On a essayé de tourner autant que possible dans la continuité, pour les acteurs et aussi parce que je continuais d’écrire, ce que j’ai fait pendant toute la durée du tournage. Le premier ou le second jour, on a fait l’un des premiers long plans. C’était compliqué à mettre en place. Une fois réussi, on était tellement content ! Le tournage a duré 3 mois. Il y avait beaucoup de défis techniques avec des séquences de 5, 8 ou même 10 minutes. Mais petit à petit, on se rendait compte que tout devenait possible. Par exemple, vers la fin du film, nous devions tourner, en extérieur et en nocturne, un long plan-séquence avec Otilia. La séquence se déroulait sur 200 mètres. Nous n’avions aucune caméra spécifique pour cela et nous avons tourné caméra à l’épaule, avec un technicien pour tenir la lumière etc. C’était compliqué mais nous avons réussi ! Et puis aussi, je voulais absolument commencer le film en octobre. Nous devions donc aussi faire face à la météo. Il y a un climat de tension permanente qui règne sur le film. On ne sait pas sur qui elles vont tomber pour l’avortement, si elles seront découvertes dans leurs manœuvres, ou même si Gabita va survivre. Est-ce que c’est ce climat de tension qu’il y avait en Roumanie à l’époque ? En partie oui. La première partie du film si vous préférez. Ca concerne surtout l’environnement, le contexte, tout l’arrière plan… Il y a des scènes qui ne semblent pas contribuer directement à l’évolution narrative de l’histoire. Par exemple, il y a la séquence ou Otilia prend le bus. On s’est demandé s’il fallait utiliser cette scène. C’est dans ce type de situation que la tension s’empare de vous. Les rapports entre les gens ne sont pas sains. C’est pour cette raison que j’ai gardé la scène. De la même manière, il était très important pour moi de garder toutes les scènes dans les hôtels. Le point de vue narratif est très simple. C’est celui d’Otilia. On ressent son stress, son anxiété permanente. On ne sait pas plus qu’elle ce qui va se passer. N’importe qui peut découvrir son secret à n’importe quel moment. A ce propos, il y a une séquence parfaitement anodine ou cette tension est justement maximale. Gabita sort simplement de sa chambre pour fumer une cigarette mais, à ce moment là, on s’attend au pire, on la sent en danger. C’est très bien si on le ressent comme ça. A ce moment précis du film, et pendant tout le temps ou Otilia doit quitter la chambre d’hôtel, je voulais que l’on ressente une tension différente, celle qui s’empare de son personnage. Dans ce film, on sait en fait très bien ce qui va se passer, depuis le début, mais je voulais que les spectateurs vivent cette expérience à travers le point de vue des personnages. Ce qui effraye, c’est l’incertitude par rapport à ce qui va se passer. On imagine le pire. Lorsque Otilia rencontre des policiers, on se dit qu’elle va être découverte. Lorsqu’Otilia et Gabita se séparent, on imagine facilement que Gabita n’a pas survécu. Je voulais que, à n’importe quel moment du film, le point de vue du spectateur épouse celui des héroïnes. Le personnage joué par Vlad Ivanov apparaît au final comme monstrueux. Mais n’est-il pas tout simplement humain ? Pour moi il n’y a pas de différences qui se feraient entre les personnages avec les bons d’un côté et les méchants de l’autre. Par exemple, à la fin on évoque sa mère, ce qui n’était pas prévu dans le script originel. Je sentais qu’il fallait humaniser ce personnage parce que… vous savez, il n’est pas si important de savoir à quel degré il profite de sa situation. On ne connaît pas son parcours. Lui aussi est sans doute une victime du système et pour survivre dans cet environnement, il lui faut à son tour profiter des plus faibles. Je ne dis pas que c’est un personnage positif. Il ne l’est pas. Mais je voulais qu’on le considère comme un vrai personnage, avec son histoire propre. Il a une famille, il a un fils et lui aussi cherche à s’en sortir. Il n’est pas un monstre mais son comportement est monstrueux car il tire avantage de sa position. Avez-vous été blessé par la polémique qui a entouré votre film en France ? Vous savez, je ne vis pas ici, j’habite Bucarest, mais j’en ai entendu parlé. J’étais très heureux de remporter ce prix à Cannes. Je n’ai fait que raconter une histoire. J’espère que mon film peut aider à faire passer un message et il est peut-être utile de montrer ce film à un jeune public. Mon film peut servir de point de départ à un débat sur ce sujet de l’avortement. Le débat n’est pas à l’intérieur du film. Après, je respecte les décisions de chacun. Je n’ai jamais fait ce film pour un quelconque ministère même si cette polémique m’a déçu. Mais s’il y a eu polémique, c’est aussi parce que tout le monde n’était pas d’accord avec la décision du ministère. Au moment de la sortie de " La Mort de Dante Lazarescu ", le cinéaste Cristi Puiu expliquait la nouvelle vitalité du cinéma roumain par un besoin viscéral des artistes d’exprimer les souffrances actuelles du peuple roumain. Partagez-vous ce point de vue ? Je ne sais pas… J’essaye de ne pas trop conceptualiser ce que je fait. C’est dangereux. J’essaye de parler de sujets qui me sont proches, qui ont un propos, qui suscitent des émotions chez les spectateurs. Je crois que c’est le cas avec " 4 mois, 3 semaines et 2 jours ". Le film s’en tient aux faits et c’est aux spectateurs d’interpréter, de donner du sens. Vous m’avez dit que vos films étaient d’abord très personnels. Est-ce que vous-même avez vécu dans votre jeunesse, une histoire similaire à celle de " 4 mois, 3 semaines et 2 jours ", ou connu des jeunes femmes qui ont vécu cette histoire ? Bien sûr. Surtout, en faisant ce film, je me suis rendu compte que cette histoire était celle de la plupart des jeunes filles de ma génération. J’ai beaucoup parlé avec certaines d’entre elles et, de tout ce qu’elles ont pu faire dans leurs jeunesses, c’est ceci qui les a le plus marqué. Pour être parfaitement honnête, quand je me retourne sur mon passé, je ne suis pas forcément fier de ce que j’ai alors fait, des décisions que j’ai pu prendre, même s’il y avait un contexte particulier. C’était une sorte de devoir que de faire ce film.
3 questions à Anamaria Marinca (Otilia dans le film)
Anamaria Marinca : Bien sûr. Chaque rôle permet d’évoluer dans son jeu. C’était un rôle très fort sur le plan émotionnel. Mais avant cela, j’ai beaucoup travaillé dans le théâtre. Par exemple, j’ai joué 4.48 Psychose de Sarah Kane, sur une mise en scène de Christian Benedetti. La rencontre avec lui a été très importante, j’ai beaucoup appris. 4.48 psychose est un monologue, le dernier texte écrit par Sarah Kane avant son suicide. Le texte est très dense, très intense et ça m’a beaucoup aider dans la façon d’appréhender les rôles, réussir à faire ressentir la douleur des personnages. " Sex Traffic " est arrivé après. Le film à reçu la Palme d’Or. Comment mesurez-vous l’importance de ce prix pour la Roumanie ? On est rentré dans l’Histoire. Ce prix est très important pour les roumains. . La cérémonie était retransmise en direct à la télévision. On a eu des réactions incroyables. Dans la rue, c’était comme si c’était la fête nationale. Ensuite, quand Cristian est revenu en Roumanie, il a été très sollicité Le public roumain a parfaitement compris l’importance de ce prix. On constate depuis quelques années, notamment venant d’Allemagne ou d’Italie, de plus en plus de films en rapport avec le communisme, les années précédents la chute du mur de Berlin. Comment expliquez-vous cet intérêt ? Il s’agit d’un désir, d’une volonté de comprendre. C’était il y a vingt ans. A l’échelle de nos vies, c’est très loin mais pour l’Histoire, ce n’est rien. Il y a un besoin de temps pour comprendre ce qui a pu se passer. Cristian avait vingt ans à l’époque du communisme. Aujourd’hui, il est arrivé à maturité dans son art. Il lui a fallu du temps pour faire la part de choses. Propos recueillis par Benoît Thevenin le 24 août 2007 à Paris
Réalisé par Cristian Mungiu
Avec Anamaria Marinca, Laura Vasiliu, Vlad Ivanov, ... Année de production : 2007 "Délice Paloma" : rencontre avec Nadir Moknèche et BiyounaIl y a trois ans, nous avions été enchantés par la sortie de « Viva Laldjerie » (Cf. critique). Aujourd’hui, Nadir Moknèche nous revient avec « Délice Paloma ». Depuis « Le Harem de Madame Osmane », le cinéaste nous évoque la société algérienne à travers ses portraits de femmes. Trois générations d’actrices cohabitent et incarnent chacune une idée de l’émancipation de la femme. Dans « Délice Paloma », le trio est parfaitement identifiable. Il y a d’abord l’héroïne, Madame Aldjeria (Biyouna), auto proclamée bienfaitrice nationale. Vous avez un problème, ne vous en faite pas, elle arrange ça ! Madame Aldjeria règne grâce à ces petites combines mais poursuit surtout un rêve : réhabiliter les thermes de Caracalla dans lesquelles elle a vécu son enfance. Sa plus proche collaboratrice, Sheherazade (Nadia Kaci), commence à réfléchir à une autre vie. Pour anticiper son départ, et aussi parce qu’elle convoite une affaire importante (un divorce), elle jette son dévolue sur une serveuse, la très jeune, très pure et très belle Rachida (Aylin Prandi). Celle-ci deviendra bientôt Paloma. Ces trois personnages symbolisent la société algérienne, ses évolutions, ses cicatrices, ses rêves, ses espoirs, ses souffrances. Lorsque le film débute, Mme Aldjeria sort de prison. Le rachat des thermes aura été l’affaire de trop. Trois années ont passé et les personnes qu’elle a connu ont bien changées. La très libre Sheherazade porte maintenant le voile et est mariée avec un ‘barbu’. Paloma a disparu en même temps que son fils. Alors Madame Aldjeria se souvient, avec une certaine amertume, de cette époque royale ou ce qu’elle touchait, elle le transformait en or. « Délice Paloma » se savoure comme la glace raffinée servie par Rachida et qui lui vaudra donc un peu plus tard son nom de scène. Nadir Moknèche continue donc d’ausculter pour nous cette société algérienne un petit peu vacillante mais vibrante et chaleureuse. On rit mais on est aussi ému. On est également subjugué par la beauté de cet Alger que nous montre Moknèche. Cet Alger là est à rebours des clichés habituellement véhiculés à propos de ce pays. Nadir Moknèche est le seul à nous montrer ce versant de l’Algérie et en cela, le film est d’autant plus précieux. « Délice Paloma » rappelle certaine tragi-comédie italienne, des films que l’on ne voit plus aujourd’hui. Une raison de plus pour se laisser emporter. ***** Biyouna et Nadir Moknèche Lundi 16 juillet 2007, 12h, Paris 2e. Nous rencontrons Nadir Moknèche, accompagné de son actrice fétiche Biyouna, en marge d’un tchat organisé par AlloCiné. Tous deux se prêtent gentiment au jeu de nos questions pour un échange convivial et agréable pour chacun... Nadir Moknèche, vous semblez être le seul cinéaste qui ose évoquer la société algérienne contemporaine. Un nouveau cinéma algérien peut-il émerger bientôt, un cinéma qui ne focaliserait plus uniquement sur les traumatismes des guerres en Algérie mais plutôt sur la société actuelle ? Nadir : Oui effectivement, je suis le seul cinéaste algérien à aborder ces sujets. Il y a peu de cinéaste en Algérie aujourd’hui et en plus ils s‘autocensurent. Moi je n’ai pas connu la guerre. Je parle de l’Algérie telle que je la connais. C’est vrai que l’on a tendance à ne considérer l’Algérie qu’a travers le prisme de la guerre. Mais l’Algérie a beaucoup changée depuis. L’histoire s’est accélérée. L’Algérie vit elle aussi, la société bouge. Madame Aldjeria, comme la plupart des principaux personnages féminins dans vos autres films, symbolise cette société en mouvement, qui cherche à s’émanciper ? Nadir : C'est vrai, cette femme est un symbole d’émancipation, de liberté : c'est une fille-mère, elle élève son fils seule. Elle est à part. Biyouna : Il y a beaucoup de choses à raconter sur la femme : la femme libre, la femme soumise... Alors que sur l'homme, non. Nadir : La femme doit utiliser mille ruses pour vivre sa vie. Les hommes, c’est différent, tout est plus carré. Les femmes doivent être malignes, inventives. Elles sont donc bien plus passionnantes… Comment vos films sont-il acceptés du public (et du pouvoir) algérien ? Ces films bousculent quelques tabous et ne ménagent pas les formes d’intégrismes religieux… Nadir : Le pouvoir ne pose aucun problème de ce point de vue là. Il se désintéresse complètement du cinéma. On ne peut pas compter sur lui pour financer nos films, mais il ne nous embêter pas non plus. « Délice Paloma » devrait sortir en octobre en Algérie. On a déjà eu une excellente critique dans le journal El Watan (1) mais sinon, personne d’autre ne l’a vu là-bas. Par contre, « Viva Laldjerie » avait été très bien accueilli du public et de la critique. Il y a même eu un vrai succès populaire puisqu’on a fait plus d’entrées cette année là (NDLR : en 2004) qu’Harry Potter ! J' aurais eu les boules qu'Harry Potter fasse mieux que mon film en Algérie. C’est mon pays ! (rires). Ce qui est exceptionnel aussi, c'est l' unanimité autour de Biyouna : de la mosquée au cabaret, du barbu à la putain, elle met d'accord presque tout le monde. En revanche, il y a quelques journaux pamphlétaires, qui attaquent le film sans même l'avoir vu... Biyouna : ils ne l'ont même pas vu, et ils disent que c'est un film X... alors qu'il n'y a rien du tout ! Tout ça parce qu'ils se souviennent d'une scène de nu dans « Viva Laldjérie »... Quand il y a une scène de nu dans un film américain, ça ne leur fait rien. Mais quand c'est fait par un algérien, là... Est-il possible de dresser un parallèle avec la situation du cinéma algérien et celle du cinéma maghrébin en général ? Nadir : Il y a des difficultés partout pour réaliser des films. On a eu quelques films marocains importants. Mais pour avoir un bon aperçu de la situation de ces cinémas, il faut aller à la biennale des cinémas arabes à Paris. J’y ai présenté « Le Harem de Madame Osmane » par exemple mais surtout, on y découvre tous les films arabes importants. « L’immeuble Yacoubian » par exemple, qui est un film égyptien. Or le cinéma égyptien est mort. Les petro-dollars l’ont tué… Comment ça ? Les américains négocient le pétrole avec les Wahhabites. Ce sont eux qui ont tout l’argent et ce sont eux qui, maintenant, financent le cinéma. Mais que financent-il ? Des films qui parlent du prophète. Le fils du prophète, la fille du prophète, le cousin ou la belle sœur du prophète, il n’y a que ça qui les intéresse ! Le cinéma égyptien n’existe plus. Ils sont tous morts et « L’Immeuble Yacoubian » est un cas à part. En Algérie, on avait une vraie culture du cinéma égyptien avec des films fabuleux. Mais ça c’était il y a trente ans. C’est finit depuis bien longtemps… En Algérie, la situation n’est pas florissante non plus. Il n’y a qu’une poignée de salles et très peu de films sortent. Il y a une volonté des artistes, elle est présente, mais ça n'aboutit pas, parce que c'est un véritable combat. Il faut dire aussi qu'en Algérie, il y a 1250 chaînes satellite et maintenant, c’est ça que les gens regardent. Ils ne vont plus au cinéma.
Pouvez-vous nous parler un peu de Aylin Prandi, que l’on découvre au cinéma et qui illumine elle-aussi le film par sa fraîcheur ? Nadir : Aylin Prandi, a été castée. Elle correspondait en tous points à ce personnage de Paloma : son physique, sa manière de danser etc. Elle est l'idéal féminin algérien, du monde Arabe même. Je l'imaginerais bien Miss Liban ! Je crois qu'elle plait aussi beaucoup en France (sourire). Elle a apporté cette fraîcheur. Surtout, il fallait qu'elle soit crédible, que l’on comprenne pourquoi Mme Aldjéria est fascinée par elle... Quand on voit Aylin, on comprend tout de suite… Biyouna : Et elle est encore plus belle sans maquillage ! C'est Allah qui l'a dessinée ! Ce jour là, il n’a rien bu, il était très concentré (rires). C’est une très bonne actrice mais… elle a fait une connerie. C’est à dire ? Biyouna : « Delice Paloma » sort et des portes allaient sans doute s’ouvrir pour elle. Là, elle est coincée. Elle a signé un contrat de trois ans avec TF1 pour une série (grimace)… Elle est coincée maintenant et c’est vraiment dommage. Nadir, c’est déjà vous qui aviez découvert Lubna Azabal pour « Viva Laldjerie » ? Non, je l’avais déjà vu chez Téchiné dans « Loin ». C’est là que je l’ai remarqué. Depuis elle a fait son chemin effectivement mais ce n’est pas moi qui l’ai découverte. (1) La Critique publiée dans El Watan est disponible sur le site du journal. Suivez le lien Propos recueillis par Benoît Thevenin, le 16/07/07 à Paris. Délice Paloma - ma note pour ce film : "Demain la veille" de Julien Lecat et Sylvain Pioutaz« Demain la veille », ambitieux court-métrage de Science-fiction réalisé en 2006, nous apporte la preuve que l’idée d’un cinéma de genre français n’est toujours pas enterrée. Pourtant, si l’on est un minimum réaliste, on se rend vite compte qu’il n’y a dans les faits que peu de place pour ce cinéma là, chez nous. Pour financer leur projet, les deux réalisateurs, Julien Lecat et Sylvain Pioutaz, ont eu l’idée de faire appel à la générosité des internautes. Une manière de lutter contre les résistances auxquelles ils se sont heurtés. Séduits par le concept puis par le film lui-même, nous avons posé quelques questions aux réalisateurs… Pour commencer très simplement, pouvez-vous, l’un et l’autre, vous présenter, évoquer vos parcours, votre rencontre ? Sylvain : Mon parcours est assez simple, j’ai eu mon bac et c’est tout. Après je me suis lancé, j’ai commencé comme stagiaire dans des boîtes de production, puis j’ai fait des courts-métrages. On se connaît par le biais d’Internet et des forums car, avec Guillaume Colboc (le producteur), nous étions chacun webmaster de sites sur le cinéma. Julien : Mon parcours est moins simple, j’ai fait une maths-sup puis une école d’ingénieur. Comme j’ai toujours été cinéphile, je savais que ce n’était pas ça qui me bottait mais je me débrouillais en sciences et je n’osais pas me « lancer » comme ça. J’ai fait des sites web et des courts métrages en DV dans mon coin, j’ai eu la chance de pouvoir les montrer à des gens comme Jean-Pierre Jeunet, et j’ai fini par lui demander s’il avait quelqu’un au making-of d’un « Long Dimanche de Fiançailles ». J’ai commencé les premières prises de vues quelques jours après avoir eu mon diplôme. « Demain la veille » a d’abord fait parler de lui grâce au buzz lancé sur Internet. Pouvez-vous raconter rapidement les grandes lignes de cette pré production ? Sylvain : Au moment de chercher des fonds pour faire notre film, on s’est vu refuser toutes les aides classiques : CNC, Régions, etc. À part des co-producteurs indépendants et une chaîne de télé (13ème Rue), on n’avait pas grand-chose. Nos producteurs ont eu l’idée de proposer aux internautes de participer au financement du film, en mettant en place un site Internet détaillant notre projet. L’idée a pris. On a financé les 2/3 du film comme ça… Julien : En un mois et demi, grâce au buzz généré et relayé par des sites comme Hoaxbuster.com, on a levé 17 000 euros. À l’écoute du commentaire audio sur le DVD du film, on se rend compte qu’au départ, « Demain la veille » n’était peut-être pas porté par le même degré d’ambition que le résultat final laisse entendre. Confirmez-vous ce sentiment ? Sylvain : On a toujours eu l’ambition de faire un bon film, heureusement ! Après c’est vrai qu’on pensait que ça serait plus petit que ça. Mais on s’est laissé porté par le truc, c’est plus à la fin qu’on s’est rendu compte que l’ampleur du projet avait été multipliée par 10 000 en 2 ans. Julien : On se laisse facilement emporter par l’envie de développer un peu l’univers visuel, sonore et scénaristique d’un film d’anticipation. Je ne peux m’empêcher de penser à « La Jetée » en regardant votre film. Peut-être est-ce une obsession de ma part envers le film de Marker. Néanmoins, bien que les films soient très différents, on pourrait donc dégager des similitudes : un avenir bloqué à l’enfance, un monde totalitaire ou le personnage principal est prisonnier d’une condition qui lui échappe etc. Est-ce que cette référence est légitime ? Et si oui, est-elle consciente ? Sylvain : J’ai été très marqué par « La Jetée » et par « L’Armée des 12 singes », ce sont des films générationnels, et qui ont parlé à beaucoup de personnes de notre génération. Ils incarnent toutes les peurs de la fin du XXème siècle. Mais c’est marrant parce que, honnêtement, je n’ai pas le souvenir d’avoir pensé à ces films en écrivant « Demain la veille ». On a pensé à plusieurs autres films pour y trouver des références visuelles, mais pour l’histoire, le scénario, non. Mais force est de constater que oui, notre film est « lié » à ceux de Chris Marker et de Terry Gilliam ! On nous en parle souvent, et maintenant ça me semble évident. On l’assume, ça ne nous gêne pas. Je préfère que notre film rappelle aux gens « La Jetée » plutôt qu’un épisode de « Santa Barbara »… Julien : Je suis un grand fan de « L’Armée des 12 singes ». Je sais pertinemment que je dois voir « La Jetée », car non, je ne l’ai jamais vu. Je ne sais pas trop où me le procurer. (1) On peut considérer « Demain la veille » comme un film aux résonances très politiques : un appel à la résistance face à un monde qui nous endort, un appel au réveil pour que le monde arrête de fonctionner à l’envers et se remette dans le bon sens… Julien : C’est un des grands thèmes de l’anticipation. Je pense qu’il restera toujours d’actualité parce qu’on a toujours cette crainte d’être gouvernés par des gens bornés, extrémistes, voire fous à lier, des politiciens très forts en communication, qui arrivent toujours, au final, à verrouiller le dialogue social, artistique et culturel. On vit plus que jamais dans une époque à risques : manipulations religieuses de masse, endormissement citoyen par la télévision et son « temps de cerveau disponible » (2), etc. C’est normal que ces thèmes ressortent, même si l’idée, à la base, n’est pas non plus de réaliser un film revendicatif. Désormais, « Demain la veille » est derrière vous, si je puis dire. Allez-vous maintenant continuer dans le même registre ? Pouvez vous nous parler de vos projets actuels ? Sylvain : On a des projets, oui, dans le même registre, non. Julien : J’adore l’anticipation mais tenter de développer des personnages très forts sur seulement 15 minutes dans ce genre d’univers est un exercice fou. Donc maintenant, on a plutôt envie d’écrire un court plus simple, plus posé, où on peut travailler à fond avec les comédiens. Le cinéma de genre peine à se faire une place dans le cinéma français. Avez vous un début d’explication concernant cette frilosité de nos producteurs ? Et est-ce que ce climat là a d’ailleurs affecté la production de votre film ? Julien : Je pense que c’est une question d’éducation à l’image. La génération précédente a été bercée par les comédies pures et dures de De Funès et des films Nouvelle Vague ou d’aventures à la Belmondo… quelques titres qui tournent maintenant en boucle sur TF1 le dimanche à 20h30. Et comme les films actuels ne peuvent se tourner sans l’aide des chaînes, ils préfèrent continuer d’appliquer les recettes de la case « dimanche 20h30 ». On est donc dans un cercle vicieux : il y a très peu de financement pour un autre genre de cinéma et le public se méfie parce que TF1 ne les habitue pas à voir autre chose. C’est normal. Il faut juste espérer qu’après Jeunet, Kassovitz, Kounen et Besson, on ait encore des nouveaux réalisateurs élevés aux Spielberg/Scorsese/Burton/Gilliam/Aronofsky qui tentent et réussissent à briser la glace. C’est d’ailleurs le même problème pour les séries TV. Regardez la production de série américaine et regardez chez nous… Aucune originalité, aucune prise de risque. Quant au CNC, je ne sais pas s’ils se ferment totalement à certains genres, mais en tout cas je vois peu de courts métrages de science-fiction estampillés CNC… Sylvain : Moi il y a une chose qui me désole : il y a un film magnifique qui est sorti au cinéma il y a quelques semaines, qui s’appelle « Les Chansons d’amour », de Christophe Honoré (à 2 000 lieux de « Demain la veille » !). Il a fait 200 000 entrées. En face, il y a « Pirates des Caraïbes 3 », qui fait 2 millions d’entrées dans le même laps de temps. A qui la faute ? Aux spectateurs qui ne se laissent plus surprendre, qui vont voir ce qu’on leur dit d’aller voir à grand coup de marketing ? Aux distributeurs qui préfèrent être sûrs de faire 8 millions d’entrées plutôt que de prendre un risque ? Aux producteurs qui préfèrent produire des suites plutôt que de chercher autre chose ? Marre de Harry Potter 8, Spider-Man 11… C’est bien que ce cinéma existe… Mais il n’y a QUE ça ! Tant qu’on ne sera pas sorti de ce schéma de « Faisons des films que les gens ont déjà vus comme ça on est sûr / Voyons les films qu’on a déjà vu comme ça on est sûr aussi », le cinéma français, et donc le cinéma de genre français, sera toujours en difficulté. Conclusion : allez tous voir le film de Christophe Honoré ! Julien : « Le Scaphandre et le papillon », aussi. C’est une jolie leçon de mise en scène. C’est rare et ça fait du bien de voir un metteur en scène qui utilise vraiment à 400% tous les outils qu’il a sur le plateau (lumières, objectifs, pellicule, sons, cadre…), au lieu de faire seulement confiance à un ordinateur. (3) Propos recueillis par Benoît Thevenin, juin 2007. (1) Le film de Chris Marker est notamment disponible via ce lien : La Jetée et, pour en savoir plus : Memory, A propos de Chris Marker et la Jetée ; Analyse du film par Luc Lagier. (2) Référence à des propos tenus par Patrick Le Lay, patron de TF1, et qui explique par là que le but des émissions de sa chaîne et de conditionner les spectateurs à reçevoir des messages publicitaires pour qu'ils y soit sensibles. Nous avions déjà fait référence à ces propos via la retranscription d'un enregistrement de Chloé Delaume pour arteradio. Le texte est disponible à ce lien : Le Formatage est en direct et vous pouvez l'entendre la : sur Arteradio (lien direct). (3) Nos brefs commentaires à propos des "Chansons d'amour" et du "Scaphandre et le papillon" figurent dans notre billet : Bilan du 60e festival de Cannes (1/3). Consultez la fiche allocine du film >>ICI<< Si vous souhaitez découvrir le film, rendez-vous sur le site officiel de "Demain la veille" Réalisé par Julien Lecat, Sylvain Pioutaz Avec Stéphane Metzger, Nicky Naude, Frédéric Pierrot, François Levantal... Année de production : 2006 "I Don't want to sleep alone" de Tsai Ming-Liang
« I Don’t want to sleep alone » est déjà le neuvième film de Tsai Ming-Liang mais le premier tourné dans son pays d’origine, la Malaisie. Jusqu’alors, Tsai Ming-Liang avait toujours travaillé à Taiwan, à tel point que pour nombre de spectateurs, TML est considéré à tord comme un compatriote de Hou Hsiao Hsien.
Tsai Ming-Liang entretien des rapports assez difficiles avec son pays. Il ne s’y sent pas à l’aise, semble t’il, et ne revient à Kuala Lumpur (ou Kuching sa ville natale) que pour rendre visite à sa famille.
Tsai Ming-Liang, le 4 juin 2006 à Paris lors de sa présentation
du film au cinéma MK2 Hautefeuille.
Le réalisateur, présent lors de la projection à laquelle nous avons assisté, à montré toute sa conviction à vouloir défendre un cinéma d’art, coûte que coûte, face à l’hégémonie d’un cinéma commercial et formaté. Tsai Ming-Liang n’a ainsi pas dissimulé ses craintes personnelles de voir disparaître à plus ou moins long terme, ce cinéma exigeant dont il est l’un des plus éminents dépositaires. « Les jeunes réalisateurs malais font comme à Hong Kong, en Corée où même à Taïwan. Ils ne s’intéressent qu’au divertissement. Quand l’un d’entre eux fait un film un peu personnel, on lui propose vite de passer à un film de fantômes, puisque c’est ça qui marche. Les jeunes d’aujourd’hui ne connaissent plus beaucoup les cinémas de Truffaut, de Godard ou de Fassbinder. C’est très inquiétant ».
Ainsi, chaque ticket vendu pour un film comme « I Don’t want to sleep alone » est une victoire personnelle pour le cinéaste, lequel n’hésite pas à descendre dans les rues de Kuala Lumpur pour dialoguer avec les gens et les inciter à se rendre dans la seule salle malaise qui projette le dernier film de son plus illustre cinéaste.
« I Don’t want to sleep alone » échappe donc logiquement à tout formatage. Le film est simplement dans la continuité esthétique des précédentes œuvres de Tsai Ming-Liang. Excepté la très excentrique et jouissive « Saveur de la pastèque » le cinéma de TML est trop exigeant pour espérer séduire un large public. Sans négliger la dimension burlesque de ces films, encore largement présente ici, le cinéma de Tsai Ming-Liang reste quasi mutique, ne s’encombre en tous cas pas de paroles inutiles, et se construit en long plans fixes, aussi beaux que déstabilisant pour un public non initié.
A Kuala Lumpur, un sans-abri, Hsiao Kang, est attaqué et laissé pour mort. Un groupe de travailleurs clandestins le trouve et le recueille. L’un d’entre eux, Rawang, va s’occuper de lui jusqu'à le ramener lentement à la vie, développant parallèlement une troublante relation physique avec son hôte. Rétablis, Hsiao Kang rencontre bientôt Chyi, une jeune et jolie serveuse, pour laquelle il tombe sous le charme.
Marginaux et solitaires, les trois personnages centraux - ceux-là même que l’on voit sur l’affiche du film - arrivent à se trouver mutuellement. Ils se découvrent une réelle utilité sociale. Leurs solitudes les relient car, perdus, ils ont besoins de s’entraider pour éclore. « On a tous besoin de quelqu’un à côté de soi quand on se couche ».
La notion de temps est essentielle dans le cinéma de Tsai Ming-Liang. L’histoire se déroule doucement dans des plans fixes magnifiquement composés ou le cinéaste laisse durer l’action comme pour abandonner à ses comédiens le soin de laisser la vie s’épanouir. Le malaise social est présent dès les premiers plans mais il se développe insidieusement via les rapports qui se nouent entre les personnages. Une fumée polluante, en provenance de Singapour, vient tout à coup contaminer la ville dans son ensemble. L’atmosphère est irrespirable, les couples ne peuvent plus s’embrasser sans s’asphyxier. Ce brouillard venu de l’étranger symbolise la contamination générale du pays tout autant que le terrain glissant sur lequel les trois personnages principaux du film s’égarent doucement. Les individus développent fatalement entre eux un rapport vicié.
« I don’t want to sleep alone » est finalement assez cynique si l’on valide ce constat désespéré. Le film est pourtant empli d’humanité et d’espoir. En un sens, « I don’t want to sleep alone » est caractéristique de ce cinéma de la mélancolie qui, de partout dans le monde, nous parvient régulièrement, et le plus souvent, comme ici, pour le meilleur.
Puisque nous avons assisté à la projection de ce film à l'invitation d'Excessif et du site dvdrama.com, voici le lien qui compile les recommandations (dont les nôtres) de quelques invités : http://www.dvdrama.com/news.php?20558
Que tout celà puisse vous inciter à tenter l'expérience Tsai Ming-Liang...
I Don't Want to Sleep Alone - ma note pour ce film :
Réalisé par Tsai Ming-liang
Avec Lee Kang-sheng, Shi Chen, Norman Atun, ... Année de production : 2006 Rencontre avec Haïm Bouzaglo, réalisateur de "Janem Janem"
Un professeur d’histoire quarantenaire cherche un nouveau sens à sa vie. Sa femme lui conseil de partir se changer les idées à Paris. Au moment d’embarquer, il change d’avis. Il se fait engager sur un chantier de Tel-Aviv parmi un groupe d’ouvrier clandestin… « Janem Janem », que l’on pourrait traduire par « Mon âme, mon âme » emprunte son titre à une chanson qui, d’ailleurs, conclut le film. « Janem Janem » est surtout le huitième film de son réalisateur, Haïm Bouzaglo, et le second d’une trilogie entamée avec « Distorsion » (sortie France le 22 novembre) et dont le troisième volet est actuellement en cours de montage. « Janem Janem », chaleureux et humaniste, prend à revers l’image que les occidentaux ont généralement d’Israël. Rencontre avec le cinéaste.
Dans quel esprit avez-vous conçu cette trilogie ? On était en pleine Intifada et je sentais qu’il fallait que je réagisse sur le vif. Les évènements vont très vite et si on ne fait pas le film tout de suite, on passe à autre chose. Cela dit, je n’ai pas voulu faire un film politique mais plutôt raconter la façon dont les violences en Israël peuvent peser sur la vie quotidienne des gens. Par exemple, le fait dans ce film qu’une femme explique ne pas vouloir d’enfant à cause de la peur de ce qui se passe. C’est une idée qui est partagé par beaucoup de femmes ici. Quand à Eldi, le prof d’histoire héros du film, s’il décide de faire le point sur sa vie, c’est en relation directe avec les évènements qui se jouent. Vous filmez presque exclusivement vos personnages en plan serrés. On a ainsi l’impression que toute cette communauté d’immigrés est entièrement refermée sur elle-même, cloisonnée, qu’ils sont exclus de la société. Ma caméra est effectivement très proche des acteurs. J’ai décidé de faire parler les visages. On ne voit pas le monde autour, les visages parlent plus. Et l’on sent qu’une famille se crée, que le monde autour compte moins. En Israël on a l’habitude de cacher les choses, les nier. J’ai une anecdote à ce propos. Un jour je suis aller retirer de l’argent à un distributeur. Je suis partit et cinq 5 minutes après, une bombe explosait. Le lendemain je me demandais si j’aurais le courage de retourner à cet endroit pour retirer encore de l’argent. Finalement, j’y suis allé. C’est très Israélien ceci. On oublie vite pour passer à autre chose, on refuse de voir l’évidence. On peut très bien avoir la guerre au Liban et, tout à côté, bronzer sur la plage… Ainsi le problème des immigrés existent chez nous comme dans beaucoup de pays. On a tendance à se voiler la face et à ne pas les voir. J’habite à Tel-Aviv et il y a un quartier ou les immigrés vivent ensemble. Ils sont mal traités, le quartier perd son âme. Les Israéliens ne vont pas dans ce quartier. Malgré tout, ce que l’on voit dans mon film c’est que le héros va trouver dans cet endroit de la chaleur, de la solidarité, ce qu’il n’avait plus chez lui dans sa belle maison froide. Dans votre film, vous faites une description très précise de ce milieu, quasi documentaire. Comment avez-vous procédé ? J’ai passé beaucoup de temps avec eux c’est vrai. Et la plupart des acteurs sont de vrais travailleurs. On a tourné dans les lieux ou ils habitaient. Eux étaient heureux de jouer. De même, quand j’ai demandé l’autorisation de tourner à la police, eux aussi ont voulu participer et se sont laisser prendre au jeu. Ainsi tout est réel, les décors, les personnages etc. Vous savez, à cet endroit, il y a déjà eu quatre attentats… Propos recueillis à Paris par Benoît Thevenin, le 02/11/2006 Rencontre avec Emmanuel Mouret, réalisateur de "Changement d'adresse"« Changement d’adresse », troisième long d’Emmanuel Mouret, faisait partie de la sélection de la Quinzaine des réalisateurs lors du dernier festival de Cannes. L’ovation qu’a reçu le film augure de son potentiel à séduire le grand public. C’est un film décalé, frais et drôle et ou vous retrouverez Frédérique Bel, celle que vous connaissez mieux sous les traits de ‘La Blonde’ dans l’émission de Michel Denisot sur Canal +.
Le film sort ce mercredi, semaine de la fête du cinéma. Vous ne prendrez donc pas beaucoup de risques à aller voir ce film qui a toutes chances de vous faire passer un vrai bon moment. N’hésitez donc surtout pas et aller voir « Changement d’adresse » !
En attendant, voici, ci-dessous, un entretien réalisé il y a quelques jour avec le cinéaste…
Emmanuel Mouret
Comment s’est passé le tournage avec Frédérique Bel et Danny Brillant ?
Pour Frédéric Bel - bon vous savez, je pense, qu’elle fait « La Minute Blonde » sur Canal + tous les soirs – il s’agissait de son premier vrai rôle au cinéma, avec quelque chose qui va plus loin que son personnage de blonde. Je n’ai jamais vu – même si je n’ai fait que trois longs-métrages – quelqu’un travailler autant. Elle a travaillé son rôle pendant trois mois. Elle avait beaucoup de texte aussi. C’est quelqu’un de très intelligent mais qui, surtout, à besoin de tout contrôler. Toutes ces petites mimiques, articulations, tout ça c’était des choses extrêmement répétées et pour donner au final quelque chose de très frais et très naturel. Le seul problème avec elle, c’était les coiffures, elle était très exigeante là dessus.
Quant à Danny Brillant, il est venu sur le film très enthousiaste. Il avait beaucoup aimé le scénario, il avait aimé mon précédent film (1). C’est quelqu’un d’une grande générosité et qui a fait preuve de beaucoup de disponibilité. Il était très travailleur et très joyeux. C’était un régal, vraiment un vrai régal.
On a l’impression que le rôle d’Anne est taillé pour Frédéric Bel. Vous avez écrit le scénario en pensant à elle ?
Non pas du tout. Déjà je ne connaissais pas « La Minute Blonde », je ne regardais pas la télévision à l’heure ou ça passait. C’est un ami qui m’a conseiller de regarder. J’ai d’abord penser qu’elle ne correspondait pas du tout : trop excessif, trop caricatural etc. Elle était super dans son truc, je la trouvais très bien, mais ce n’était pas ce que je recherchais, c’est à dire une amoureuse, sincère mais aussi mélancolique, attachante… Et en fait, c’est par un ami réalisateur qui lui avait fait passer des essais pour un rôle beaucoup plus dramatique. Là je l’ai trouvé très, très touchante. Je lui ai fait passer des essais et je me suis rendu compte qu’elle avait une palette de jeu nettement plus large que ce qu’on la vois faire dans « La Minute Blonde ». C’était un coup de chance. Et elle, elle était tout de suite à fond dans son rôle. Maintenant, je n’arrive pas à imaginer le film sans elle.
Frédérique Bel et Emmanuel Mouret
Et comment s’est fait le choix de Danny Brillant ?
Je cherchais un séducteur et chaque fois que je faisais passer des essais, on étaient pas convaincu. Il y a deux types de séducteurs : celui qui ne fait rien, qui attend, qui presque méprise sa proie avec ce côté un peu fatigué etc. Et il y a le séducteur qui va vers la personne, qui est jovial etc. Je me suis rendu compte que c’était plutôt ce deuxième type de séducteur que je voulais. Je l’ai vu chanter à la télévision et j’ai trouvé qu’il avait ça, ce côté avenant, téméraire.
Comment gérez-vous le fait d’être à la fois devant et derrière la caméra ?
J’ai un jumeau. (Rire)En fait, je jouais déjà dans mes courts-métrages. J’ai joué aussi dans mon premier long. C’est une question d’organisation. Il n’est pas nécessaire d’être en dehors pour diriger une scène, on peut la diriger de l’intérieur : on donne le ton, le rythme etc. C’est beaucoup plus simple que ce que l’on peut imaginer. Jouer une scène avec quelqu’un c’est un peu comme organiser une farce. Ca vous est déjà arrivé de vouloir faire croire à quelque chose à vos amis. Voilà, c’est ça… de l’intérieur on ressent aussi très bien les choses. Ce qui est plus difficile en revanche, c’est lorsque l’on se voit au montage… C’est là qu’on se dit « Je n’aurais pas dû jouer » (Rire) Et puis sinon, ça met le comédien en confiance. Souvent, le plus difficile pour un comédien c’est de percevoir la demande du réalisateur. Le fait de jouer avec le réalisateur, on sent tout de suite mieux les choses. Ca rassure l’acteur.
Danny Brillant et la formidable Fanny Valette,
révélation de "La Petite Jérusalem"
Vous ne jouez que dans vos films. Pourquoi pas dans ceux des autres ?
Ca fait longtemps que je joue. Avant de faire la FEMIS, j’ai fait le conservatoire d’art dramatique. J’ai aussi une formation de comédien mais par contre je n’ai aucune ambition de carrière de comédien. Après, on ne sait jamais…
Il y a beaucoup de jeux de mots, notamment entre Cor et Corps. Parlez-nous un peu de ce personnage de musicien.
Je voulais que mon personnage soit musicien. Déjà, parce que je conçois le cinéma comme quelque chose de très musical. Et puis ça m’arrangeait qu’il soit musicien. Ca justifiait le fait qu’il arrivait à Paris, pour toucher des cachets, qu’il gagnait peu et cherchait une colocation etc. J’ai réfléchi à quel instrument il pouvait jouer. Dans les films, on a souvent des pianistes, violonistes ou guitaristes dans des groupes de rock. Je voulais un peu autre chose. J’ai pensé au triangle, à la flûte. Mais en pensant aux dialogues ça ne marchait pas « Voulez-vous me montrer votre flûte ». Bon… Je suis tombé sur le cor. Comme c’est un film sur le désir, ça collait bien.
Pour l’anecdote… Le film est passé à Cannes. Et comme là-bas tous les films sont sous-titrés en anglais, il fallait un sous-titrage. Tout à coup, j’ai été pris d’une angoisse et j’ai appelé le traducteur pour demander comment il allait résoudre ça pour que cela marche en anglais. Et en fait, ça marche très bien. Cor, ce dit Horn. Et Horny désigne le corps avec, en plus, une connotation très sexuelle.
Frédérique Bel
Au générique, il est écrit que « Changement d’adresse » est une « fantaisie » réalisée et interprétée par Emmanuel Mouret. Pourquoi ce mot « fantaisie » ?
C’est peut-être une manière de ne pas dire « comédie ». Ca a un côté funambule, musical. Rien qu’à la sonorité, je trouve le mot « fantaisie » plus séduisant que « comédie »
D’ou vous est venu l’idée des cartes postales ?
Tous mes précédents films, je les ai fait dans le midi, autour de Marseille plus précisément. Je suis de là-bas. Et là, c’est l’histoire de quelqu’un qui arrive à Paris. J’ai essayé de traité ça de manière simple et insolite et donc en montrant les extérieurs de la capitale par des cartes postales. C’est une manière de faire très économique aussi mais surtout ça permet de montrer de donner cette impression du provincial qui découvre Paris, ses monuments et ses clichés.
Avez-vous déjà un autre projet ?
Oui. Je tourne à l’automne un film qui s’appelle « Un Baiser s’il vous plait ». Le casting est en court mais je pense à Frédérique Bel… teinte en châtain ! Grosso modo, il s’agit de l’histoire d’une femme mariée qui couche avec son meilleur ami pour le consoler. Et le problème, c’est qu’ils ont aimé ça. Ils sont embêtés car ils n’arrivent pas oublier ce moment apparemment inoubliable. Ils recommencent avec l’idée de désacraliser cet instant et ça s’avère encore plus formidable… Pour la suite… il faudra aller au cinéma, je ne vais pas non plus trop en dire.
Propos recueillis par Benoît Thevenin, le 16 juin 2006 à Nancy.
(1) « Vénus et Fleur » (2003), deuxième long du réalisateur après « Laissons Lucie Faire » (sortit en 2000). Emmanuel Mouret avait aussi signé en 1999 un moyen-métrage très remarqué « Promène toi donc tout nu ».
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