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Analyse de "La Jetée" de Chris Marker, par Luc Lagier
Une Rêverie cinéphile au pays du paradoxe en plein cœur de « La Jetée » (par Luc Lagier)
« Ceci est l’histoire d’un homme marqué par une image d’enfance ».
« La Jetée » (1962), sans doute, aujourd’hui, le film le plus célèbre et le plus commentée de Chris Marker. « La Jetée », un court-métrage d’anticipation en images fixes sous fond d’apocalypse. Un film sur le paradoxe temporel qui invite au voyage et à la perte.
Comment voyager au cœur de « La Jetée » ? Quel serait le point d’entrée du film de Chris Marker ? Dans le CD-ROM « Immemory » qu’il réalise en 1998, Chris Marker nous ouvre la voie. Conçu par Marker comme une visite dans un musée imaginaire qui serait peut-être celui de sa mémoire, « Immemory » nous présente le film matrice du cinéaste : un film d’Alfred Hitchcock, réalisé en 1958, « Vertigo ». Alors, avant de voyager au cœur de « La Jetée », il faudrait en passer par « Vertigo ».
Le vertige de « Vertigo », c’est celui de Scottie (James Stewart), un détective privée obsédé par Madeleine (Kim Novak), une apparition fantomatique, mystérieuse et insaisissable. Une image dont il tombe inévitablement amoureux. Après la mort accidentelle de Madeleine, Scottie tente de la recréer en remodelant une autre femme, à l’identique. Il redonne vie à une femme morte.
« Vertigo » se fonde sur la spirale. La spirale d’un temps dans lequel Scottie est amené à vivre les évènements deux fois, en boucle. C’est ce même vertige du temps que Marker met en scène dans « La Jetée ». Quatre ans après « Vertigo », « La Jetée » pourrait se lire comme une variation personnelle, une relecture du film d’Hitchcock.
Postulat de « La Jetée ». Au lendemain de la troisième Guerre Mondiale, les survivants se réfugient dans les souterrains de Paris. Un homme sans nom, capable de voyager dans le temps et de se réintégrer dans le passé, est chargé par le reste de l’humanité, de ramener de ses voyages temporels, des vivres et de l’énergie.
« Au début, rien d’autre que l’arrachement au temps présent, et ses chevalets »
Le personnage jouit d’un pouvoir, celui de défier le temps, et d’une liberté, celle de pouvoir se réintégrer dans une autre dimension. Mais nous aimerions proposer une autre lecture du film de Marker. Certes le personnage de « La Jetée » voyage dans le temps, mais s’il voyageait aussi et surtout dans l’histoire du cinéma ? Quelques indices pourraient étayer l’hypothèse. Tout d’abord, un écho du temps. Le personnage est enfermé dans les souterrains de Chaillot lesquels deviendront, quelques mois plus tard, en 1963, les souterrains de la Cinémathèque Française. Ces couloirs que filme Marker seront donc bientôt envahis de milliers de bobines de films et de millions d’images fixes. Dans un film qui manie le paradoxe temporel, voici une coïncidence particulièrement troublante. D’autant plus que ce personnage au chevet de notre voyageur est interprété par Jacques Ledoux, à l’époque responsable de la Cinémathèque Royale de Belgique. Dans des couloirs qui abriteront bientôt la mémoire du cinéma, sous les yeux d’un passionné de cinéma, notre voyageur à donc des visions dans un lieu propice à la rêverie cinéphile. Dans l’obscurité, sous hypnose, notre homme est un voyageur immobile. Il est une métaphore possible du spectateur de cinéma.
Proposons une hypothèse absurde et paradoxale. Et si un personnage pouvait gagner une autonomie, une indépendance, s’il pouvait créer non seulement des trous dans le temps mais aussi des trous dans les films ? Des failles, des passerelles, des lieux de passage ? S’il pouvait s’échapper de son film à lui et en rejoindre un autre ?
Pour notre personnage de « La Jetée », l’enjeu consisterait alors à retrouver une image de cinéma qui l’a marqué dans son passé, celle de Madeleine dans « Vertigo » et tenter, peut-être, de s’y réintégré. Le voyage du personnage de « La Jetée » se déclinerait alors en quatre temps. Tout d’abord (10ème minute du film), la recherche. Notre homme passe en revue toutes ces images fixes, tous ces photogrammes, tous ces films qui peuplent sa mémoire mais ne l’intéressent pas, pour essayer de retrouver « Vertigo ».
«… un matin du temps d’hiver, de vrais oiseaux, de vrais chats, de vraies tombes… »
Puis (12ème minute), les retrouvailles. Première apparition d’une femme dont le personnage doit tomber amoureux.
Première apparition de Madeleine dans "Vertigo". Madeleine treverse le miroir.
Même cadrage, même profil droit, même coiffure et même charme ensorceleur que la première apparition de Madeleine dans « Vertigo ». Le personnage vient de trouver la porte d’entrée qui va lui permettre de plonger dans le film d’Hitchcock.
« Ceux qui mènent l’expérience resservent leur contrôle, le relance sur la piste… »
13ème minute, le voyage. L’image revient, mais différente. Car le plan suivant, notre homme s’est inscrit sur la pellicule et a intégré l’image. Il vient de traverser le miroir. Il vient de changer de film.
« Elle l’accueille, sans étonnement. Ils sont sans souvenir, sans projet… »
Une fois à l’intérieur du film « Vertigo », le personnage a donc prit la place de James Stewart. Il vit des scènes déjà vécues par un autre.
Et enfin, dernier temps du voyage (18ème minute), scène très connue de « La Jetée », le temps de la réanimation. Le personnage réveille la jeune femme, il réveille également son image en en recréant une.
Madeleine redonne vie à une image morte.
Alors résumons-nous : tomber fou amoureux d’une image, ensuite traverser le miroir pour la rejoindre, et enfin la réanimer. Comme dans « Vertigo », le personnage principal vient de redonner vie à une image morte.
Si « La Jetée » raconte l’histoire d’un homme marqué par une image d’enfance, il raconte également en filigrane l’histoire d’un cinéaste, Chris Marker, marqué à jamais par un personnage de cinéma à retrouver et pourquoi pas, à rencontrer. Chris Marker rêve ainsi à une conception magique du cinéma, capable de susciter le vertige. Car après tout, si une image est suffisamment forte pour nous rendre amoureux, si une image peut s’immiscer ainsi dans nos vies, pourquoi nous-même ne serions-nous pas capable, en retour, d’aller faire un tour de l’autre côté.
En 1982, dans son film « Sans Soleil » explicitera définitivement ce fantasme de cinéphile en visitant lui-même tous les lieux de tournage de « Vertigo » à San Francisco. Marker plonge alors dans la fiction et dans l’espace du film d’Hitchcock, il s’intègre à la mise en abyme et boucle la boucle.
De « La Jetée » à « Sans Soleil » en passant par « Immemory », Chris Marker ne semble finalement n’avoir jamais échapper au pouvoir de « Vertigo ». Un jour de l’année 58, Chris Marker est donc tomber pour toujours sous le charme d’une ensorceleuse, il a été prit dans sa toile. Chris Marker à vu le film d’Hitchcock 19 fois nous dit on dans « Sans Soleil ». A 19 reprises, Marker s’est perdu dans la spirale de « Vertigo » et à sans doute espérer s’y trouver dans l’image pour y rejoindre Madeleine. 19 fois, et aujourd’hui peut-être plus, en espérant qu’a chaque fois, Madeleine accepte comme un phénomène naturel les passages de ce visiteur qui apparaît et disparaît, qui existe, parle, rit avec elle, se tait, l’écoute et puis s’en va
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Une scène du remake officielle de « la Jetée », « L’armée des 12 singes « de Terry Gilliam. C’est vers la fin du film lorsque Bruce Willis et Madeleine Stowe, poursuivis par la police, se réfugient dans une salle de cinéma. Et évidemment, le film qu’ils vont voir n’est pas n’importe lequel…
B.W : Je crois que j’ai déjà vu ce film, quand j’étais petit à la télé. M.S : Tais toi ! B.W : Je l’ai déjà vu.
Ecran de cinéma, James Stewart à Kim Nowak : Vous êtes déjà venue ici ? K.N : Oui. J.S : Quand ?
B.W : Je… reconnais pas. M.S : Qu’y a t’il ? B.W : C’est exactement comme ce qui nous arrive. Comme le passé. Le film ne change pas, il ne peut pas changer, mais… A chaque vision, il paraît différent parce qu’on est différents. On voit d’autres choses. M.S : Si on ne peut rien changer car c’est déjà arrivé, cueillons les roses de la vie. B.W : Quelles roses ? M.S : C’est une expression.
Madeleine Stowe colle sur le visage de Bruce Willis une fausse moustache.
B.W : Pourquoi fais-tu ça ? Je veux savoir pourquoi ! Si je me trompais ? Si tu te trompais ? Si j’étais vraiment fou ? M.S : Dans quelques semaines on sera fixés. S’il y a toujours… des matchs de foot, des embouteillages, des émissions de télés, des hold-up, on sera tellement contents que ce sera une joie de se rendre à la police.
B.W : Que veux tu faire ? M.S : Tu n’as jamais vu l’océan…
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