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Un Certain Regard/Cannes 2008 "Que peut le cinéma face à la guerre ?". C'est cette interrogation qui a nourrit l'idée originale de ce long-métrage. Les deux réalisateurs invitent Catherine Deneuve, icône du cinéma international, à rencontrer Rabin Mrouhé, acteur libanais fétiche des cinéastes. Les deux comédiens vont traverser ensemble un pays ravagé par la guerre, avec l'espoir de voir à travers eux une beauté resurgir de sous les décombres.
Je veux voir arrive presque en même temps que le film, entre fiction et documentaire aussi, de Philippe Aractingi Sous les bombes. Comme l'héroïne de ce film, Deneuve et Mrouhé traversent du nord au sud un Liban apocalyptique. Ce qui les distingue de l'héroïne du film d'Aractingi est cependant très clair. Eux, ne cherchent rien de précis, seulement veulent-ils constater l'état du Liban au Moment-M de ce tournage, en juillet 2006. Dans la première minute du film, le dispositif de mise en scène est énoncé par les cinéastes. Catherine Deneuve, que l'on essaye de convaincre de bien réfléchir à ce dans quoi elle s'embarque, regarde l'horizon depuis la baie vitrée de l'aéroport de Beyrouth. Elle le martèle à plusieurs reprises "Je veux voir".
Le Liban est un pays en perpétuelle reconstruction. Ce que Catherine Deneuve arrive à voir dans ce ce film, se sont les ruines des immeubles détruits. On ne les verra bientôt plus, le Hezbollah rasant et reconstruisant à vitesse grand V. L'aventure à laquelle se mêle les deux acteurs est imprésivible. Les cinéastes en captent toute la vérité et c'est ce qui rend le film impressionnant et passionnant. Une discussion anodine sur la ceinture de sécurité dans les voitures en dit plus long sur la soif de liberté des libanais que la pluspart des discours théoriques. Au milieu du film, un écran noir interrompt brièvement le périple des acteurs livrés à eux-mêmes ; comme si les cinéastes interrogeaient à ce moment les spectateurs sur leur désir, à eux aussi, de voir. Le film prend une tournure inattendue et saisissante lorsque la voiture dans laquelle se trouvent les acteurs pénètre un chemin miné. Deneuve a t'elle vraiment risquée de sauter sur une mine ? Rien que l'idée, dans sa démarche, est admirable et prouve à quel point le film est courageux, à quel point le Liban est redevenu un pays incertain. B.T
Je veux voir - Note pour ce film : Réalisé par Joana Hadjithomas, Khalil Joreige Avec Catherine Deneuve, Rabih Mroué Année de production : 2007 Sortie française le 3 décembre 2008 Los Bastardos d'Amat EscalanteCritique initialement publiée le 27 mai 2008
Ancien assistant de Carlos Reygadas (producteur ici), Amat Escalante est l'auteur d'un premier film un peu mal foutu mais prometteur, Sangre, lequel avait déjà été présenté à Cannes en 2005. Los Bastardos arrive maintenant et ne mettra pas tout le monde d'accord. Los Bastardos garantit pourtant une claque monumentale dans la gueule et c'est bien pour cela qu'il divisera. Amat Escalante était donc à bonne école avec Reygadas.
Les bâtards dont il est questions dans le titre sont deux pauvres immigrés clandestins mexicains. Ils errent dans Los Angeles à la recherche de petits boulots dans des chantiers. On leurs confie bientôt une mission lucrative : un meurtre.
Los Bastardos fait d'abord preuve d'une rigueur extrême dans la mise en scène. La photo de Matt Uhry est somptueuse et les plans-séquences aussi fascinant que chez Reygadas. Après, le contenu du film est ce qui destabilise le plus. Escalante nous montre une famille type américaine complètement asphyxiée. Le mari est parti, la mère fûme du crack devant la télé, le fils est un zombie lobotomisé par son écran d'ordinateur et sa console de jeu. Le portrait n'est pas très éloquent. La misérabilisme est partagé par les deux camps : les opulents américains vs. les pauvres mexicains.
Los Bastardos bascule ensuite dans une sorte de jeu malsain. On se rapproche de chez Haneke, le cynisme en moins. Juste, les deux anti-héros du film pénètrent dans la maison et nous imposent une relation malsaine avec leur futur victime. Ils prennent le temps de parvenir à leurs fins. La mère - puisque c'est elle qui doit être tuée - leur prépare à manger ; ils se partagent le crack, se baignent dans la piscine etc. Ainsi, ils prennent le risque de prendre en sympathie leur proie. Survient alors, très brutalement, un évènement. Le spectateur est fatalement assommé, abasourdit, d'autant plus que la façon dont cet évènement est filmé est troublante de réalisme. La secousse aura sa réplique, tout autant inattendue et bluffante. Los Bastardos se termine là-dessus, laissant sur le carreau bon nombre de spectateurs choqués par le caractère intense de ce qui vient de se dérouler. La claque est violente et Los Bastardos une expérience rare de cinéma.
Benoît Thevenin Los Bastardos- Note pour ce film : Réalisé par Amat EscalanteAvec Kenny Johnston, Nina Zavarin, Trevor Glen Campbell, ... Année de production : 2007 Sortie française le 28 janvier 2009 L'Art de la pensée négative (Kunsten å tenke negativt) de Bard BreienCritique initialement publiée le 23 octobre 2008
Fuck Them all ! Le ton est donné et l'affiche ne ment pas. Geirr vit dans un fauteuil roulant suite à un accident dont on ne se saura jamais rien. Son handicap l'a rendu aigri, en colère, y compris contre cette épouse bienveillante qui continue de l'aimer. Son mal être, Geirr l'exprime par son cynisme. Il trouve dans la musique de Johnny Cash et les films sur la guerre du Vietnam, auquel il s'identifie, un réel réconfort quand la vie l'agresse. A l'extrême opposé de la façon d'être de Geirr, Tori coach un groupe d'handicapés et leur enseigne la pensée positive pour surmonter leurs souffrances et leurs solitudes. La méthode phare consiste à murmurer ses colères dans un sac. Tori et son groupe viennent chercher Geirr, avec l'espoir de le convertir lui aussi à la pensée positive. Geirr n'est absolument pas disposé à se laisser embobiner par la méthode bien-pensante de Tori et s'engage dans une confrontation brutale qui ne sera pas sans effet thérapeutique. Les films mettant en scène le handicap sont rares, sans doute car le sujet peut sembler assez peu porteur. La société est telle qu'il y a beaucoup d'hypocrisie dans la relation qu'entretiennent souvent les valides avec les handicapés. Ces derniers en seraient presque les freaks des temps modernes. C'est ce rejet, cet ostracisme dont nous valides somment souvent coupables qui nourrit la colère de Geirr. Sa colère est légitime même si elle ne fait que la marginaliser davantage.
Sur un ton très caustique, souvent provocateur (L'art de la pensée négative est une comédie noire, très noire même), Bard Breien met en scène - dans le huit clos de la maison de Geirr - les multiples confrontations qui vont découler de la rencontre en Geirr et les cobayes de Tori. La confrontation la plus évidente tient aux méthodes. Geirr jette le sac des mauvaises pensées par terre et s'ingénie à opposer son art de la pensée négative bien personnel. L'attitude de Geirr choque dans un premier temps, car il rejette l'aide qu'on lui propose. Elle choque surtout parce que Geirr exprime ses rancunes sans la moindre délicatesse et paraît de fait particulièrement mauvais. Geirr par son attitude révèle pourtant tout autre chose : valide ou pas, tout le monde est malheureux. Derrière les sourires figés des uns, se dissimulent bien sûr des fissures que Geirr, lui, exprime sans pudeur. Le groupe débat donc avec Geirr pour évaluer du degré de détresse des uns et des autres, dans le but de faire comprendre à Geirr qu'il n'est pas forcément le plus malheureux. La scène représente un moment de bascule important. On rit beaucoup tant cette confrontation là relève en fait de l'absurde. Elle révèle pourtant les personnages.
En écho à cette scène, Geirr fait rejouer le jeu de la roulette russe de Voyage au bout de l'enfer. C'est évidemmment là que chacun réalise que malgré sa détresse il tient à la vie. Entre temps, d'autres discensions sont apparues. L'hypocrisie de certains valides est levée, les tensions de couples se révèlent. Surtout, l'art très abrupte de la pensée négative telle que l'enseigne Geirr montre les personnages pour ce qu'ils sont. Chacun semble enfin s'assumer. L'art de la pensée négative est un film assez curieux mais mérite véritablement la peine que l'on s'y intéresse. Le film de Bard Beien , jeune réalisateur norvégien dont il s'agit du premier long-métrage, est à rapprocher du Festen de Thomas Vintenberg : un même esprit Dogme, un propos très noir, un huis clos d'où surgissent une brutalité et une conscience des choses. Ce qui différencie les deux films, c'est sans aucun doute cet humour très noir, très caustique dont le personnage de Geirr est le principal artisan. On peut rire de tout, c'est connu, et pour ceux qui se poseraient la question, oui on peut rire des luttes intrinsèques de ce film. Car le film n'est pas fatalement nihiliste. L'horizon finit par se dégager un peu, le message est porté, les personnages trouvent enfin leur dignité.
Benoît Thevenin
Film Annonce - L'Art de la Pensée Négative envoyé par LittleStoneDistribution Réalisé par Bard Breien Avec Fridtjov Såheim, Kjersti Holmen, Henrik Mestad, ... Année de production : 2006 Sortie française le 26 novembre 2008 Hunger de Steve McQueenTexte initialement publié le 27 mai 2008
Caméra d'or, Cannes 2008 Le conflit entre la Grande-Bretagne et l'IRA aura inspiré quelques films inoubliables, Au nom du père en tête. Préparez-vous avec Hunger à un choc comparable. Présenté cette année en ouverture de la section Un Certain Regard à Cannes, Hunger est le premier long-métrage de cinéma du plasticien britannique Steve McQueen. L'homonymie du réalisateur avec l'un des acteurs cultes de l'histoire du cinéma obligeait déjà à une certaine curiosité. Elle est vite dépassée par le film lui-même, son intérêt, la force et l'émotion qu'il dégage. Avec Hunger, et on a pas peur de s'engager sur le sujet, on vous garanti que Steve McQueen trouve déjà une place de choix dans l'histoire du septième art. Mais qu'est-ce qui fait qu'Hunger puisse être un film majeur ?
Le sujet est difficile : les grèves de la faim de prisonniers de l'IRA au début des années 80. Ce qui est d'abord impressionnant c'est cette façon qu'a le cinéaste de n'épargner aucune douleur, aucune violence mais avec un regard tel que le spectacteur n'est qu'interrogé, peut-être choqué, mais jamais repoussé dans ses retranchements. Steve McQueen a trouvé l'exact juste-milieu pour raconter cette histoire et ce n'est pas si évident à décrire. Certain reprocheront peut-être au cinéaste de faire de l'art en se servant de ce contexte humain intolérable. La forme est sublime, oui, mais adaptée au propos. Le film est impressionnant visuellement sans pour autant que la mise en scène soit tape-à-l'oeil, prétentieuse ou quoique ce soit du même ordre. Cette mise en scène est forte parce que subtile, sensible, discrète.
Hunger, pour être plus précis, raconte le combat singulier de Bobby Sands, un militant de l'IRA initiateur des grèves de la faim et décédé en martyr. Pour incarner Bobby Sands un acteur encore méconnu, Michael Fassbender vu récemment dans Eden Lake, film de série B insignifiant. L'implication de Michael Fassbender dans son rôle est juste sidérante.
Le point de rencontre clé entre le regard de Steve McQueen tel que nous l'avons décrit et l'incarnation de Bobby Sands par Michael Fassbender se trouve dans l'hallucinante séquence centrale du film : un plan-séquence fixe de 22 minutes à vous glacer le sang. Cette séquence est pourtant dès plus simple dans son dispositif : une table et deux personnages en face à face. La séquence est clée car elle pose tout l'enjeu intellectuel lié à cette grève de la faim. Le débat oppose un prêtre à Bobby Sands avec en point d'orgue cet inéluctable choix de poursuivre le combat jusqu'au bout, jusqu'a la mort. La problématique humaine est soudée à la problématique politique et ne peut qu'interpeller. On aurait vite fait, d'autant plus que l'on a du recul par rapport à cette histoire et encore plus parce que l'on n'est ni anglais ni irlandais, de prendre parti pour l'humain avant-tout. C'est inévitable et on ne l'évite pas. Le point d'équilibre, c'est Steve McQueen qui le trouve, sans parti-pris ni démagogie.
Pourtant, le point d'équilibre était sur le papier impossible à tenir. Steve McQueen y parvient et on ne sait toujours pas comment. On ne le sait pas car le film se poursuit sur la lente et insoutenable dégradation physique que subit le corps de Bobby Sands. Le regard du spectateur est là mis à l'épreuve mais Steve McQueen, sans doute du fait de son expérience unique de plasticien reconnu trouve la distanciation juste, et évite de fait tout pathos, tout misérabilisme. Ce qui choque le plus dans ce film, ce sont les injustices et les violences que subissent les prisonniers dans cette prison. Hunger est un film indispensable pour toutes les questions qu'il pose au spectateur ; indispensable aussi pour ses qualités plastiques. Indispensable et impressionnant, notamment pour la performance proprement sidérante de Michael Fassbender. Souvenez-vous de l'effrayante prestation de Christian Bale dans The Machinist... Fassbender repousse les limites plus loin encore, s'est probablement mis en danger avec ce rôle, et pourtant on n'est pas horrifié mais seulement étrangement fasciné. Le scandale est ailleurs.
Benoît Thevenin
Hunger - Note pour ce film : Réalisé par Steve McQueen Avec Michael Fassbender, Liam Cunningham, Stuart Graham, ... Année de production : 2008 Sortie française le 26 novembre 2008 |
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